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À fond dans le bain





Hubert Boukobza, l’ex-patron des mythiques Bains Douches, se raconte dans un livre scotchant : « Dix mille et une nuits », paru en novembre dernier chez Robert Laffont. À travers le prisme de la fête, défile une chronique sulfureuse et débridée des années 80. Puissant.


À fond dans le bain
« Je ne suis pas escroc, je suis équivoque – le métier veut ça. » Le ton est donné pour une chronique à fond la caisse, qui, à travers l’œil de Hubert Boukobza, l’ex-patron des Bains Douches, éreinte le lecteur pendant 290 pages, tout en le réjouissant. Cette manière de faire la fête, décomplexée et libre, n’existe plus aujourd’hui. D’ailleurs, bien des acteurs de ces vingt ans en surplomb, ont disparu, Loulou de la Falaise, Luigi d’Urso, le mannequin Katoucha, tombée de sa péniche… Au-delà des excès, du no limit et du toujours plus, emblématiques de cette époque, Hubert Boukobza a su saisir la décennie 80 qui érigeait l’argent et le plaisir en valeurs cultes.

 Joie d’offrir, plaisir de recevoir

« Juif tunisien frimeur (c’est ça, un pléonasme ?) », écrit-il, en parlant de son premier associé, Hubert Boukobza est parti de rien. Il a ensuite bâti un empire, avant que tout ne s’effondre, la gestion n’étant pas son fort. Surtout, vingt-cing ans passés au rythme vodka-cocaïne, trois heures de sommeil par nuit, ont eu raison de lui. Lui qui n’y connaissait rien aux choux à la crème, a commencé par reprendre la pâtisserie Davé à Bruxelles, fournisseur de la cour en déshérence. Avec Boukobza aux manettes, très vite, « Chez Davé, Argent revient, Argent revient même très fort. » Résultat, il revend ses parts et rentre triomphant à Paris, en Jaguar V12. Il se cherche, ne sait pas encore ce qu’il veut faire, si ce n’est donner du plaisir et en prendre. « Joie d’offrir, plaisir de recevoir», répète t-il.
 
The place to be

On n’a encore rien vu, ce n’est que le début d’une ascension exponentielle. En 1986, Hubert Boukobza rachète une boîte obsolète à Paris, Les Bains Douches, rue du Bourg-L’Abbée dans le 3ème. D’anciens bains douches où Marcel Proust venait parfois. Hubert Boukobza va en faire le temple de la nuit, The place to be. Les Bains, de Paris à Cannes, de New York à Miami en passant par Los Angeles, font rêver. Hubert met au point sa formule pointue, affûtée : « Dans la fonction publique, l’édition ou le journalisme, on peut traîner des poids morts, dans la restauration rapide, ce n’est pas viable. » Il s’entoure de fins limiers, Sylvie Grumbach, ancienne attachée de presse du Palace, avec un carnet d’adresses long comme le bras, Guy Cuevas, le DJ star d’origine cubaine, Claude Challe, autre DJ mytique, ami de Roman Polanski et de Gunter Sachs…
 
Des formules nucléaires 
 
Les stars s’y précipitent, Madonna, Leonardo Dicaprio, Naomie Campbell, Jean-Michel Basquiat, Margaux Hemingway, Johnny Depp, Grâce Jones… « Et puis un soir, Mick Jagger. Et puis un soir, David Bowie. » Parmi les stars, la plus impressionnante et étrange, est Robert De Niro, « son charisme te colle au mur et Bob le sait.»  Des Kowétiens arrivés en trois Rolls se font refouler à l’entrée par la « physio » Marie-Line, intraitable et responsable de l’alchimie à l’intérieur. Il y a aussi la crème de la crème des producteurs américains, Arnon Milchan qui jamais ne révèlera à Hubert Boukobza être un agent du Mossad. La bande des bains, Christian Lacroix, Marie Seznec, Karl Lagerfeld, Kenzo et des top models en veux-tu en voilà, croisent gauche pop et gauche caviar, avant d’embarquer pour un « confetti tropical », genre île Moustique pour se reposer. L’argent coule à flots, tout le monde se poudre le nez. « Dans les années 80, la mode était fanatique. Ses adeptes portaient du noir, du noir – un nommé Soulages en faisait même des tableaux monochromes, des « outrenoirs » – dans des textiles aussi complexes que des formules nucléaires. » Nucléaire toujours. Cette fois-ci, c’est Carla Bruni. Elle « veut épouser un homme doté du pouvoir nucléaire. » Quelques années plus tard, elle le fera.
 Le monde commençait à changer

« Acheter c'est connaître, acheter c'est vivre », écrit Hubert Boukobza. Déraison, luxe inouï, argent, création, sexe, amour, et la première drogue de ces nuits blanches : la cocaïne. La machine s’emballe, comme Hubert qui ne touche plus terre : « Filer à JFK Airport. J’adorais attraper le vol New York-Paris de treize heures après avoir flambé sans dormir, parce qu’on atterrissait à vingt-deux heures et que je pouvais tracer directement aux Bains en descendant du Concorde. » « Les paillettes, c’est juste a glitter effect. » Et parfois il se dissipe. Démêlés avec le Fisc, passage par la case prison et surtout, à l'aube des années 2000, le monde bouge : « le monde commençait à changer. Les icônes ne voulaient plus être flashées en train de danser la sévillane sur une table, pas fardées par leur maquilleuse, ou pétées à faire les zouaves sur une banquette. Les portables allaient achever la déraison des nuits folles. Bientôt, les happy few ne quitteraient plus leurs suites, leurs villas, leurs bunkers sanctuarisés pour aller se risquer en soirée ouverte au public. »
 
Rêver était un bien collectif

Hubert et Jean-Luc Delarue veulent créer de toutes pièces, le meilleur restaurant du monde. Ce sera le Korova qui lance Pierre Hermé. Avec Robert De Niro, Le Nobu et son équipe logée au George V font vaciller le roi de la nuit. Puis, le projet hallucinant de reprendre le Ritz Club, sous la houlette de Mohamed Al-Fayed. Et puis, l’incendie de sa maison, des affaires qui périclitent à cause d’une gestion désastreuse et de plus en plus de cocaïne. On ne parlera pas ici du passage à vide de Hubert Boukobza à Ibiza, ni de son séjour à l’hôpital. Aujourd’hui, il tente de se refaire au Maroc. Il a encore 17 000 idées à la seconde et la rage d’entreprendre. Le monde a changé. La fête aussi. Dans les années 80, « On croyait à la fête, rêver était un bien collectif. » Maintenant on ne rêve plus, mais on essaye d'être collectif.
Dix mille et une nuits, Hubert Boukobza, avec Jean-François Kervéan (Robert Laffont).