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Rassam, Berri, Pialat, la folle triangulaire de Christophe Donner





Fin août, sort chez Grasset, l’extraordinaire nouveau roman de Christophe Donner. Il s’agit de dépasser le long titre, "Quiconque exerce ce métier stupide mérite ce qui lui arrive", et de plonger dans cette formidable histoire de cinéma portée par Jean-Pierre Rassam, producteur fantasque et demiurge.


Christophe Donner
Christophe Donner
Roi du bluff, hyperactif, visionnaire, excessif, libre, libéré, bloqué en phase maniaque sans jamais redescendre, séduisant, splendide, culotté, intuitif, anticonformiste, grandiose… On pourrait égrainer sans fin les superlatifs ou les adjectifs décrivant le producteur de La grande bouffe, Jean-Pierre Rassam, tant le personnage est hors du commun. Tant il se situe au-dessus des autres, par son bagout, sa folie, son sens des affaires. Intelligence supérieure, force de persuasion hors norme, énergie démoniaque, goût du risque, personnalité charismatique, fastes en tout genre…

À vingt-deux ans, dans les années 60, à Paris, le surdoué, issu d’une famille de la grande bourgeoisie chrétienne de Beyrouth, s’improvise producteur en trois semaines. Il tutoie Godard, distribue des liasses de billets, organise la rencontre entre le cinéaste franco-suisse et Abou Hassan, le chef militaire du Fatah, cheville ouvrière de la prise d’otage des athlètes israéliens lors des JO de Munich… Au poker, il gagne l'oscar que Claude Berri a remporté pour son court-métrage Le Poulet. S’il a révolutionné le cinéma, en produisant des ovnis comme Nous ne vieillirons pas ensemble de Maurice Pialat, La grande bouffe de Marco Ferreri, on lui doit aussi, Le vieil homme et l’enfant de Claude Berri ou Tess de Roman Polanski.

Pour autant, Quiconque exerce ce métier stupide mérite ce qui lui arrive de Christophe Donner, ne dresse pas un portrait de Rassam. Ce dernier a été tiré par le jeune producteur Mathias Rubin dans Rassam le magnifique, paru chez Flammarion en 2007, ou romancé dans Ingrid Caven de Jean-Jacques Schuhl chez Gallimard en 2000. Le dernier roman de Christophe Donner, à paraître à la rentrée, est une formidable histoire de cinéma, le récit d'une époque bénie et révolue. Si le personnage de Jean-Pierre Rassam porte le livre, il est vu à travers un prisme.

Mieux, à travers une triangulaire. Berri-Rassam-Pialat. La sœur adorée de Jean-Pierre Rassam, Anne-Marie, qui se défenestra en 1997, épouse Claude Berri. Elle est la mère de Thomas Langmann. Claude Berri et Jean-Pierre Rassam s’adorent autant qu’ils se détestent. Jaloux, rivaux, le dernier ne supportant pas de « perdre » sa petite sœur avec qui il a des rapports à la limite de l’inceste. La sœur de Claude Berri, Arlette Langmann, sera longtemps la maîtresse, la compagne, la scènariste et le souffre-douleur de Pialat. Lui non plus, Claude Berri, ne supporte pas de « perdre » sa petite sœur.

Familles mêlées, montage de films en commun, trahisons, jeux, drogues, alcool à haute dose, névroses à la pelle... Tout est mis en place pour la tragédie. Le trio d’amis va finir par s’écharper, devenir des beaux-frères ennemis, mettre de l’énergie pour démolir ou discréditer les projets des uns et des autres. Le roman de Christophe Donner donne à voir ces guerres fratricides dans la débauche de l’argent, les années soixante-dix, les velléités révolutionnaires, les illusions, les utopies, l'infini des possibles, aussi.

Des destins hors du commun. Comme le jour où Rassam emprunte la Mercedes de François Truffaut, met Claude Berri au volant pour aller récupérer à Prague, les jumeaux de Milos Forman, en pleine invasion soviétique. Jean-Pierre Rassam n’a pas son permis de conduire. Enfant, il se souvient des vacances, Paris-Istanbul par la route avec la Rolls familiale… Le père, Thomas, diplomate et homme d'affaires originaire de Mossoul en Irak, nage parmi les pétrodollars, enrage quand son fils échoue de justesse, à l'ENA pour la seconde fois. La mère, Virginie, est levantine, issue d'une illustre famille arménienne installée sur les bords du Bosphore. Elle collectionnera les amants parmi les expatriés au Country Club de Beyrouth. Après la guerre des six jours, tout le monde partira vivre à Neuilly sur Seine.

Jean-Pierre Rassam, n'arrivera finalement pas à prendre le contrôle de la Gaumont, après une intense campagne d’esbroufe mené au bar du Plaza et ailleurs. C’est dommage, « À Milos Forman, il promet La Recherche du temps perdu, à Rossellini, une superproduction pédagogique sur la vie d’Ibn Saoud, à Polanski Le Voyage au bout de la nuit, à Fellini, un Dracula sur le lac de Côme, à Bresson un Lancelot du lac, à Godard la vie d’Abd el-Kader ou celle d’Arafat. » C’est truculent, c’est fou. Le livre de Christophe Donner est bon, comme on dit qu’un film est bon. Excellent même.
Quiconque exerce ce métier stupide mérite ce qui lui arrive, Christophe Donner (Grasset, 20 Août 2014).

Jean-Pierre Rassam
Jean-Pierre Rassam