En Espagne, la reprise économique ne profite pas à tout le monde. Selon un rapport publié par la fondation FOESSA, liée à Cáritas, près d’un jeune sur trois âgé de 18 à 29 ans vit aujourd’hui en situation d’exclusion sociale, dont 11 % dans une forme jugée « sévère ». Au total, 2,5 millions de jeunes Espagnols sont considérés comme les grands perdants du modèle socio-économique actuel. Le constat est d’autant plus alarmant que la situation n’a cessé de se dégrader depuis quinze ans : la proportion de jeunes en exclusion sévère a bondi de plus de 80 % depuis 2007. Autrement dit, alors même que l’économie espagnole a renoué avec la croissance, la promesse d’intégration par le travail s’éloigne pour toute une génération.
Une exclusion enracinée dans la structure sociale
Le rapport souligne une donnée essentielle : la mobilité sociale recule. Le niveau d’études des parents détermine de plus en plus celui des enfants. Ceux dont les parents n’ont pas dépassé le secondaire ont deux fois plus de risques de tomber dans la pauvreté que les autres. L’école ne compense plus les inégalités de départ ; elle tend au contraire à les reproduire. La précarité de l’emploi aggrave encore la fracture. L’Espagne reste l’un des pays d’Europe où les contrats temporaires et les bas salaires sont les plus répandus. « Avoir un emploi ne garantit plus de sortir de la pauvreté », rappelle FOESSA : plus d’un tiers des personnes en situation d’exclusion ont pourtant un travail. Ces emplois à bas revenu, sans perspective ni protection, nourrissent un sentiment d’injustice et d’impuissance. Le logement constitue un autre verrou. Le coût des loyers a explosé : près de la moitié des locataires espagnols sont aujourd’hui considérés comme « à risque de pauvreté ou d’exclusion » un record dans l’Union européenne. Dans les grandes villes, nombre de jeunes adultes prolongent leur cohabitation familiale, faute de moyens pour s’émanciper.
Une génération à qui l’on a volé l’avenir
Les jeunes Espagnols nés entre la fin des années 1990 et le début des années 2000 ont grandi au rythme des crises : celle de 2008, puis celle du Covid-19, et désormais un marché du travail profondément déséquilibré. Les plus diplômés s’exilent, souvent vers l’Allemagne, la France ou les Pays-Bas, tandis que les autres peinent à s’insérer. Cette génération, pourtant la mieux formée de l’histoire du pays, se heurte à un paradoxe cruel : les efforts scolaires n’assurent plus la réussite sociale. À l’inverse, le capital familial, culturel, économique ou relationnel, reste le meilleur rempart contre la précarité. En somme, la promesse méritocratique s’effrite sous le poids des inégalités.
Un avertissement pour toute l’Europe
Le cas espagnol résonne bien au-delà de la péninsule Ibérique. Dans plusieurs pays européens, la même fracture générationnelle se dessine : précarisation du travail, envolée du coût du logement, affaiblissement de la mobilité sociale. La croissance économique ne suffit plus à garantir la cohésion d’une société. En France aussi, les jeunes actifs enchaînent les CDD, peinent à se loger et voient leurs perspectives s’éloigner. Le rapport FOESSA sonne comme un rappel : un pays peut croître tout en laissant sur le bord de la route une partie de sa jeunesse. Et une démocratie qui ne parvient plus à intégrer ses jeunes finit toujours, tôt ou tard, par en payer le prix.








