On croyait avoir tout vu en matière de petites manœuvres et de grandes lâchetés politiques. Et pourtant, jamais la France n’avait connu un exécutif aussi faible. La feuille de route de Sébastien Lecornu n’est pas une feuille de gouvernement : c’est un protocole de survie pour le Président de la République. Sa mission n’est pas de conduire le pays, mais de faire en sorte qu’Emmanuel Macron ne soit pas acculé à la démission, et qu’il n’ait surtout pas à affronter une cohabitation. Voilà l’essence de ce mandat : préserver le siège élyséen, coûte que coûte.
Tout est calculé pour éviter le pire cauchemar présidentiel : une nouvelle dissolution. Macron ne veut pas faire comme le général de Gaulle, qui avait eu la dignité de partir. Il ne veut pas davantage imiter François Mitterrand, qui avait su cohabiter avec Jacques Chirac. Le chef de l’État ne veut ni partager le pouvoir, ni en assumer l’échec. Il refuse la logique institutionnelle au profit d’un maintien sous perfusion : prolonger l’illusion du contrôle, même au prix de l’impuissance. Et pour cela, il fallait un Premier ministre malléable. Sébastien Lecornu coche toutes les cases. Il ne dérange pas, ne propose rien, n’incarne rien. Il n’est pas un Premier ministre politique, porteur d’une vision et d’un cap. Il est un Premier ministre politicien, au sens le plus réducteur du terme : un stratège de couloirs, un comptable d’équilibres, un gardien d’arithmétique parlementaire. Son rôle n’est pas de gouverner, mais de maintenir en état de marche un système épuisé, de calmer les députés, d’éviter la dissolution, de neutraliser les tensions. Cette mission, il la remplit avec l’aide d’une majorité apeurée. Les Républicains, d’abord, qui s’accrochent à leurs sièges comme à des bouées. Pas question de dissolution, ils y laisseraient leur peau. Et le Parti socialiste, ressuscité par miracle, avec ses 2% à l’élection présidentielle, se retrouve soudain détenteur du pouvoir de vie ou de mort sur le gouvernement. Une carte rare : celle de l’arbitre des équilibres de l’Assemblée Nationale. Alors il en use, il en abuse, il capricie. Il trépigne avec un programme très complet et pouvant sauver la France se résumant à faire payer les riches. Et Lecornu écoute, plie, s’exécute. Nous ne sommes plus dans la politique, nous sommes dans la politique politicienne, la plus médiocre et sordide, la plus déconnectée du réel. L’intérêt national n’entre plus en ligne de compte. Il n’y a plus de débat d’idées, plus de vision, plus de courage. Juste une série de petits calculs : sauver un mandat, retarder une chute, conserver un poste. Le Président veut durer. Le Premier ministre veut exister. Les députés veulent survivre.
Et pendant ce temps, la France attend. Elle attend qu’on la gouverne, qu’on la prenne à bras-le-corps, qu’on lui parle de son avenir, pas des équilibres d’appareil. Elle attend qu’on ose, qu’on tranche, qu’on décide. Mais à la place, elle a droit à des discours creux, à des textes insignifiants, à des lois de façade destinées à rassurer les sondages plutôt qu’à redresser le pays. Alors oui, la question n’est plus rhétorique : y a-t-il encore un exécutif en France ? Ou seulement un dispositif de protection rapprochée, un bouclier institutionnel destiné à préserver l’ego d’un Président qui refuse à la fois de gouverner, de cohabiter, ou de partir ?








