La colère paysanne, l’aveuglement de l’État qui ne pense qu’à réglementer, normer et taxer

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La colère paysanne, l’aveuglement de l’État qui ne pense qu’à réglementer, normer et taxer © www.nlto.fr

Voir s’affronter paysans et gendarmes en Ariège le 12 décembre n’est pas un fait divers social : c’est un signal politique majeur. Lorsque l’État oppose ceux qui nourrissent le pays à ceux qui incarnent son autorité, il révèle moins un problème d’ordre public qu’un effondrement de sa capacité à gouverner. Derrière les normes, les contrôles et les confrontations, c’est une colère profonde, largement partagée par la population, que le pouvoir refuse de voir au risque de provoquer une crise d’ampleur systémique.

J’ai eu honte. Honte en tant que citoyen de voir deux piliers de la France rurale, ses paysans et sa gendarmerie, se retrouver face à face, comme si l’un devait réprimer l’autre. Ce spectacle est indigne. Il révèle moins un conflit social qu’un échec politique profond : celui d’un État qui, incapable de gouverner par le sens et la justice, gouverne désormais par la norme, la contrainte et la matraque administrative. Les agriculteurs ne sont pas un groupe d’intérêt parmi d’autres. Ils tiennent la France. Ils nourrissent le pays, façonnent les paysages, entretiennent les territoires, maintiennent une continuité historique et culturelle que nul plan technocratique ne saurait remplacer. Et pourtant, depuis des années, on les massacre à petit feu. On les écrase sous une avalanche de normes, souvent absurdes, parfois contradictoires, presque toujours déconnectées du réel. Bruxelles impose, Paris surtranscrit, l’administration contrôle, sanctionne, complique. Les paysans passent désormais plus de temps dans les formulaires que dans leurs champs. À cette asphyxie réglementaire s’ajoute une stigmatisation morale. Pendant des années, certains écologistes ont présenté les agriculteurs comme des pollueurs, des empoisonneurs, des irresponsables. On a fait d’eux les coupables idéaux, sans jamais tenir compte de la réalité économique de leur métier ni de leur dépendance aux règles qu’on leur impose. Le résultat est connu, documenté, tragique : le monde agricole connaît l’un des taux de suicide les plus élevés du pays. En France, un agriculteur se suicide en moyenne tous les deux jours. Ce n’est pas une formule choc, c’est un fait social massif, traité pourtant comme un sujet périphérique par le pouvoir. C’est un drame que les urbains n’arrivent pas à mesurer. Tous les deux un agriculteur se donne la mort par désespoir. Et pourtant, rien ne change. Le bateau coule normalement avec des fonctionnaires froids comme des lames et des politiques paralysés. Dans ce contexte explosif, l’État choisit la confrontation. Il envoie la gendarmerie. Une gendarmerie profondément enracinée dans les campagnes, composée d’hommes et de femmes qui connaissent les agriculteurs, qui partagent souvent leur mode de vie, leur attachement au territoire et leur sens du devoir. On leur demande de faire appliquer des réglementations qu’ils savent inadaptées, de contenir une colère qu’ils comprennent, de servir de rempart humain entre un monde paysan à bout et un État devenu sourd. Cette situation est moralement injuste et politiquement irresponsable. Car pendant que l’on déploie fermeté et contrôles contre les paysans, l’État recule ailleurs. Dans des territoires gangrenés par le trafic de drogue, dans certaines banlieues où l’autorité républicaine est réellement contestée, on hésite, on temporise, on craint l’embrasement. Là, on évite la confrontation. Ici, on réprime ceux qui travaillent, produisent et continuent, malgré tout, à respecter les règles. Comme d’habitude on réprime ceux qui respectent les règles car on sait qu’ils vont finir par rentrer dans le rang pendant que l’on laisse ceux qui préfèreront l’affrontement plutôt que de perdre leur point de deal. Mais l’aveuglement de l’État ne s’arrête pas à cette incohérence. Il est désormais dangereux. Tous les voyants sont au vert pour un déclenchement systémique d’une crise majeure : colère sociale diffuse, perte de confiance politique, sentiment d’abandon, épuisement économique. Il ne manque qu’une étincelle. Et cette étincelle pourrait venir du monde agricole. Car les paysans bénéficient d’un soutien massif de la population. Ils incarnent le travail réel, l’utilité concrète, la dignité silencieuse. Lorsqu’ils se révoltent, ce n’est pas perçu comme une agitation corporatiste, mais comme le signe que quelque chose de fondamental ne fonctionne plus. En laissant la situation s’envenimer, en refusant de traiter politiquement la question agricole, le gouvernement prend le risque insensé de transformer une colère légitime en fait générateur d’une crise nationale.

Conclusion 

Gouverner, ce n’est pas empiler des normes ni déléguer la gestion des colères sociales aux forces de l’ordre. Gouverner, c’est anticiper, arbitrer, simplifier et protéger ce qui tient encore debout. Aujourd’hui, l’État fait l’inverse : il use la gendarmerie, méprise les paysans et joue avec un feu qu’il ne semble plus capable de maîtriser. Quand un pays commence à opposer ceux qui le nourrissent à ceux qui le protègent, ce n’est jamais un simple épisode social. C’est le signe avancé d’un pouvoir qui ne gouverne plus, mais qui administre sa propre fragilisation. Et l’histoire montre que ce genre d’aveuglement se paie toujours très cher.

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