En décidant d’appliquer provisoirement l’accord du Mercosur, la Commission européenne a ouvert un front politique sensible en France. La méthode choisie, perçue comme un contournement du débat démocratique, intervient alors que les éleveurs affrontent une crise sanitaire et économique.
Mercosur : la Commission européenne passe à l’offensive
Le 27 février 2026, la Commission européenne a annoncé l’application provisoire de l’accord commercial conclu avec le Mercosur. Autrement dit, une partie des dispositions entrera en vigueur sans attendre la ratification complète par les États membres ni le vote final du Parlement européen.
Le choix n’est pas anodin. Le Parlement européen a saisi la Cour de justice de l’Union européenne pour examiner la validité de cette procédure. Malgré cela, Bruxelles a décidé d’avancer. La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a défendu une décision conforme aux traités, rappelant que l’« application provisoire est, par nature, provisoire ». La formule se veut technique. Elle est devenue politique.
Car dans plusieurs capitales, le traité faisait déjà l’objet de fortes réserves. En France, le gouvernement avait exprimé ses inquiétudes sur les normes environnementales et sanitaires. L’impression dominante, aujourd’hui, est celle d’un agenda poursuivi malgré l’absence de consensus.
Emmanuel Macron sous pression face au Mercosur
Emmanuel Macron n’a pas tardé à réagir. Il a dénoncé un « passage en force au mépris du vote des parlementaires européens ». Une prise de position ferme, qui traduit le malaise de l’exécutif français. Car si Paris critique la méthode, la compétence commerciale relève juridiquement de l’Union européenne.
La ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, a estimé que la décision ne respectait pas l’esprit du débat parlementaire européen. Le ton est inhabituellement direct. À l’Assemblée nationale comme au Sénat, plusieurs responsables politiques évoquent un affaiblissement du contrôle démocratique.
À droite, on dénonce une Europe qui s’émancipe des États. À gauche, on critique un libre-échange jugé incompatible avec les engagements climatiques. Le Mercosur, déjà controversé depuis des années, devient le catalyseur d’un débat plus large sur la souveraineté.
Cette séquence intervient à un moment délicat pour le chef de l’État. Le Salon de l’agriculture est traditionnellement un rendez-vous politique incontournable. Or l’annonce de Bruxelles tombe en plein événement, sous les caméras et face à des filières fragilisées.
Une agriculture française à bout de souffle
La décision européenne ne survient pas dans un vide économique. Les éleveurs français viennent de traverser une épidémie de dermatose nodulaire bovine. Des troupeaux ont été abattus, des exploitations ont subi des pertes importantes. La tension est palpable dans les territoires ruraux.
Dans ce contexte, la perspective d’une ouverture accrue du marché européen à des produits agricoles sud-américains est perçue comme une provocation. Les organisations professionnelles parlent de « déni de démocratie ». Le FNSEA redoute une pression supplémentaire sur les prix, notamment dans la filière bovine.
Même si l’accord prévoit des quotas et le maintien des normes sanitaires européennes, la défiance domine. Les producteurs craignent un différentiel de coûts de production défavorable. Ils redoutent également une concurrence moins exigeante en matière environnementale.
Le débat dépasse la simple question des volumes importés. Il touche à la place de l’agriculture française dans la mondialisation. Beaucoup d’exploitants estiment déjà subir une accumulation de normes et de charges. L’application provisoire du Mercosur est vécue comme un signal supplémentaire de déconnexion.
Un bras de fer institutionnel aux conséquences politiques
Au fond, l’épisode révèle une fracture. D’un côté, la Commission européenne revendique sa compétence exclusive en matière commerciale. De l’autre, plusieurs États membres estiment que lorsqu’un accord touche des secteurs sensibles, la décision ne peut être purement technocratique.
La saisine de la Cour de justice de l’Union européenne par le Parlement européen ajoute une dimension institutionnelle inédite. Elle traduit un désaccord interne sur la procédure. Ce n’est plus seulement le contenu du Mercosur qui est contesté, mais la manière de l’imposer.
En France, cette séquence nourrit un discours critique sur le fonctionnement de l’Union. Le Mercosur devient un cas emblématique : un traité contesté, appliqué malgré les réticences nationales, au moment même où une filière stratégique traverse une crise.
La bataille sera désormais juridique et politique. Sur le terrain, elle s’annonce sociale. Car dans les campagnes françaises, l’idée que Bruxelles avance sans attendre le feu vert démocratique risque de laisser des traces durables.








