Les zoo humains 2.0 : quand les réseaux sociaux transforment la pauvreté en spectacle

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Crédit photo NLTO | www.nlto.fr

Longtemps marginal, le tourisme des bidonvilles connaît aujourd’hui une nouvelle dimension avec les réseaux sociaux. Des créateurs de contenus se rendent dans les quartiers les plus pauvres du monde pour filmer la vie quotidienne des habitants, souvent au nom de la sensibilisation. Mais ces images, diffusées à des millions d’internautes, posent une question dérangeante : la misère est-elle devenue un spectacle mondial.

Un tourisme controversé qui existe depuis longtemps
Le phénomène que l’on appelle aujourd’hui le « slum tourism » ne date pas d’hier. Dès le XIXe siècle, des habitants aisés de Londres organisaient des visites dans les quartiers les plus pauvres de la ville pour observer la vie des classes populaires. Cette pratique s’est ensuite développée dans plusieurs métropoles du monde. Aujourd’hui, des circuits touristiques existent par exemple dans la favela de Rocinha à Rio de Janeiro, dans les townships autour de Cape Town ou dans le célèbre bidonville de Dharavi à Mumbai. Dharavi, où vivent plus d’un million de personnes sur quelques kilomètres carrés, est devenu une étape pour certains touristes curieux de découvrir l’envers du décor de la mégapole indienne. Des agences comme Reality Tours organisent même des visites guidées en expliquant qu’une partie des revenus est reversée à des projets éducatifs dans le quartier. Mais ces circuits restent très critiqués, car beaucoup estiment qu’ils transforment la pauvreté en attraction touristique.

Les réseaux sociaux amplifient le phénomène
Avec l’explosion de TikTok, YouTube et Instagram, ces visites ont pris une dimension mondiale. Certains créateurs de contenus filment leurs explorations de quartiers pauvres pour produire des vidéos très émotionnelles. En 2025, un YouTuber australien a déclenché une polémique après avoir publié une vidéo intitulée « I Tried Surviving India’s Deadliest Slum », tournée à Dharavi. La vidéo, qui montrait le créateur tentant de « survivre » plusieurs jours dans le bidonville, a été vue des millions de fois mais a également suscité de vives critiques en Inde. De nombreux internautes ont dénoncé une mise en scène sensationnaliste de la pauvreté. Ce type de contenu fonctionne pourtant très bien sur les plateformes, car il mélange découverte, choc visuel et narration personnelle.

Entre sensibilisation et voyeurisme
Les défenseurs de ces vidéos affirment qu’elles permettent de sensibiliser le public aux inégalités mondiales et parfois de récolter des dons pour des associations locales. Certains créateurs expliquent qu’ils cherchent à montrer la réalité que les médias traditionnels ignorent. Mais les critiques parlent de « poverty porn », une expression utilisée pour décrire la transformation de la misère en spectacle médiatique. Plusieurs ONG soulignent que les habitants filmés n’ont souvent aucun contrôle sur l’utilisation de leur image et ne bénéficient presque jamais des revenus générés par ces vidéos. Entre curiosité touristique, storytelling numérique et exploitation des réalités sociales, les safaris humains illustrent ainsi une question centrale de l’époque des réseaux sociaux : où se situe la frontière entre information, sensibilisation et voyeurisme.

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