Sur les réseaux sociaux, on parle beaucoup des influenceurs, beaucoup moins de ceux qui fabriquent les comptes avant de les revendre. Pourtant, il existe bien un marché parallèle dans lequel des profils Instagram ou TikTok sont construits, gonflés, thématisés, puis cédés à des marques, à des commerçants en ligne ou à des entrepreneurs qui veulent gagner du temps. Officiellement, Instagram interdit clairement d’acheter, de vendre ou de transférer un compte ou même un nom d’utilisateur. Mais dans les faits, cette économie grise continue d’exister, parce qu’un compte déjà suivi vaut souvent beaucoup plus qu’un compte créé de zéro.
Créer une audience pour la revendre ensuite
Le mécanisme est simple et il ressemble à une opération immobilière appliquée aux réseaux sociaux. Un créateur ou un petit entrepreneur lance un compte sur une niche très identifiable, par exemple les voitures de luxe, la motivation, le fitness, les citations business, les voyages, les chiens, la décoration ou l’actualité people. Pendant plusieurs mois, il publie du contenu très calibré, souvent en recyclant des vidéos existantes, des montages, des carrousels ou des extraits viraux. L’objectif n’est pas toujours de créer une marque durable, mais d’atteindre le plus vite possible une taille critique, par exemple 50 000, 100 000 ou 300 000 abonnés. Une fois ce seuil atteint, le compte devient un actif. L’acheteur potentiel n’achète pas seulement un profil : il achète du temps, de la visibilité, une base d’abonnés, un taux d’engagement, parfois même une identité visuelle prête à l’emploi. Pour une marque qui veut vendre rapidement un produit ou pour un influenceur qui veut éviter les longs mois de construction organique, ce raccourci peut sembler rentable, même si la plateforme l’interdit. C’est d’ailleurs ce qui rend ce marché si particulier : il prospère précisément parce qu’il répond à un besoin économique réel, tout en restant en contradiction avec les règles officielles d’Instagram.
Pourquoi ce marché existe malgré l’interdiction
La réponse tient à la logique même des plateformes. Les algorithmes recommandent plus facilement un compte qui paraît déjà installé qu’un compte vide. Une audience préexistante donne une impression de légitimité, attire plus facilement de nouveaux abonnés et rassure des annonceurs éventuels. Dans la pratique, un e-commerçant qui veut vendre des accessoires de sport ou des compléments alimentaires peut être tenté de racheter un compte “fitness” déjà populaire plutôt que de partir de zéro. Un vendeur de bijoux peut préférer reprendre un compte “lifestyle féminin” plutôt que d’attendre un an avant d’avoir une communauté. Certains montent même plusieurs comptes en parallèle pour tester celui qui décolle le mieux avant de le monétiser ou de le céder. Le marché est d’autant plus tentant que la frontière est parfois floue entre la vente interdite d’un compte et la revente d’une activité numérique plus large incluant identité visuelle, bibliothèque de contenus, contacts commerciaux et nom de marque. C’est précisément cette zone grise qui permet à cette économie de continuer. Mais le risque est réel : un compte transféré peut être suspendu si la plateforme détecte un changement suspect de propriété ou d’usage, et l’acheteur peut découvrir que l’audience acquise est peu fidèle, peu engagée ou même artificiellement gonflée.
Une logique de médias jetables devenue très rentable
Ce phénomène dit beaucoup de l’évolution des réseaux sociaux. On n’y construit plus seulement une présence personnelle, on y fabrique aussi des actifs numériques revendables. Certains entrepreneurs ne s’intéressent pas au contenu en lui-même mais à la valeur de revente d’un compte une fois la croissance enclenchée. Cela pousse à privilégier les niches émotionnelles ou visuellement fortes : luxe, motivation, transformation physique, argent, voyages, humour, faits divers. Ce sont des univers qui permettent de recruter vite, donc de revendre mieux. Le problème, c’est qu’un compte peut changer de propriétaire sans que les abonnés le sachent réellement. Une communauté qui suivait des vidéos de voitures peut se retrouver exposée du jour au lendemain à du dropshipping, à des placements de produits agressifs ou à des offres de formation douteuses. Cette logique rapproche les comptes sociaux de biens spéculatifs. Elle explique aussi pourquoi tant de profils se ressemblent, recyclent les mêmes formats et changent brutalement de ton ou de thème. Ce ne sont plus toujours des créateurs qui parlent à une communauté, mais parfois des actifs numériques qu’on construit pour les céder au plus offrant.








