Dans certains meetings syndicaux, la lutte sociale commence par un exercice d’endurance grammaticale. Des pronoms à n’en plus finir pour éviter toute exclusion. La CGT le syndicat ouvrier par excellence se laisse prendre à cette mode ridicule venue du wokisme.
La réunion où la phrase s’échauffe
Autrefois, un discours syndical commençait de manière assez simple. Un micro, une salle, et une phrase courte : « Les salariés doivent être défendus. » C’était clair. Rapide. Efficace. Mais cette époque appartient visiblement à un passé lointain, probablement rangé quelque part entre la machine à écrire et le minitel. Aujourd’hui, la réunion commence autrement. « Chères camarades, chers camarades, celles et ceux qui travaillent, celles et ceux qui luttent, celles et ceux qui espèrent… » À ce moment précis, la langue française commence à regarder sa montre. Car la phrase n’a toujours pas commencé. Elle se prépare. Elle prend son élan. Elle fait ses étirements grammaticaux. Bref, elle s’échauffe.
Le marathon des pronoms
Le problème avec le fameux « celles et ceux », c’est que la logique devient vite implacable. Car une fois qu’on a décidé de nommer toutes les catégories pour être parfaitement inclusif, il devient très difficile de savoir où s’arrêter. Pourquoi seulement « celles et ceux » ? Quid des personnes qui ne se reconnaissent pas dans ces catégories ? Quid de celles et ceux qui préfèrent un autre pronom ? Quid de celles et ceux qui ne veulent pas de pronom du tout ? La réunion syndicale parfaitement cohérente devrait donc commencer ainsi : « Chères camarades, chers camarades, celles et ceux, celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans celles et ceux, celles et ceux qui préfèrent un autre pronom, celles et ceux qui hésitent encore, celles et ceux qui souhaitent prendre le temps d’y réfléchir… » À ce stade, il est déjà midi. Et personne n’a encore parlé des salaires. Mais personne ne pourra accuser le discours d’avoir oublié quelqu’un dans la phrase. Enfin si, iel. Mais peut être plutôt que de parler salaire ou sécurité au travail faudrait faire une réunion sur l’intégration du iel. Finalement est ce que « celles et ceux » n’est pas trop exclusif, c’est à dire pas assez inclusif, trop « phobe ». C’est un vrai sujet car la lutte des classes du 19e et 20e c’est vraiment has been.
La revanche de la grammaire
Pendant ce temps, la vieille grammaire française observe la scène avec un mélange de patience et d’ironie. Car elle connaît un petit secret que les révolutionnaires du micro oublient parfois : les langues évoluent presque toujours vers plus de simplicité. Le masculin générique n’était pas un complot patriarcal. C’était une astuce. Une convention grammaticale qui permettait à une phrase de commencer sans devoir dresser l’inventaire complet de l’humanité. Car si chaque discours doit vérifier toutes les identités possibles avant de démarrer, alors la réunion syndicale ne devient plus un meeting. Elle devient un formulaire. Et dans le fond de la salle, quelqu’un finit toujours par dire : « Bon… on peut peut-être parler de l’augmentation des salaires, de la semaine des 30 heures et de la 20e semaine de congés payés ? » Mais la phrase, elle, n’est toujours pas terminée.








