Evergreen : l’université américaine où la dérive woke a explosé et déclenché une crise nationale

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Protest Aux Portes De Evergreen State College
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Lorsque les images du campus d’Evergreen ont circulé dans le monde entier en 2017 notamment en France par un reportage sur YouTube, beaucoup y ont vu une simple crise universitaire. En réalité, l’affaire Evergreen est devenue un symbole beaucoup plus profond. Dans cette petite université expérimentale de l’État de Washington, près de Seattle, se sont cristallisées certaines des tensions les plus fortes de la société américaine : questions raciales, débats sur l’identité, théories du genre et remise en cause de la liberté d’expression. Pour certains analystes, Evergreen apparaît aujourd’hui comme un laboratoire où se sont révélées les dérives idéologiques qui ont nourri une réaction politique majeure aux Etats-Unis avec l’élection de Trump.

Une crise universitaire devenue phénomène mondial

Le point de départ de la crise est désormais bien connu. Au printemps 2017, l’université Evergreen organise comme chaque année son « Day of Absence ». Traditionnellement, depuis les années 1970, les étudiants issus des minorités choisissaient volontairement de quitter le campus pendant une journée afin de montrer symboliquement leur contribution à la vie universitaire. Cette année-là, les organisateurs modifient le principe de l’événement. Il est proposé que les étudiants et enseignants blancs quittent le campus tandis que les autres restent sur place pour des discussions et des activités. Un professeur de biologie, Bret Weinstein, critique publiquement cette évolution. Selon lui, il existe une différence fondamentale entre un groupe qui choisit de partir volontairement et une situation où un groupe est encouragé à quitter un lieu en raison de sa couleur de peau. La réaction est immédiate. Des manifestations éclatent sur le campus. Des étudiants accusent le professeur de racisme, alors que le racisme est justement d’obliger les blancs à quitter le campus, et exigent sa démission. Les vidéos filmées par les étudiants eux-mêmes montrent des scènes de confrontation particulièrement tendues où Weinstein est encerclé par des militants qui l’empêchent de s’exprimer. La situation devient si explosive que la police du campus lui conseille de ne plus venir enseigner pour des raisons de sécurité. L’université doit même fermer temporairement après des menaces reçues par l’établissement. L’affaire se termine par le départ du professeur et de son épouse, également enseignante, après un accord financier avec l’université. Mais les images du campus en crise ont déjà fait le tour du monde.

Le miroir des dérives idéologiques américaines

Avec le recul, de nombreux observateurs considèrent que la crise Evergreen n’était pas seulement un incident universitaire mais le symptôme d’une transformation idéologique plus profonde dans certains milieux intellectuels américains. Le campus est devenu le lieu où se sont exprimées des théories très radicales sur les rapports sociaux. Certaines approches militantes reposaient sur l’idée d’une hiérarchie des oppressions dans laquelle les individus seraient classés selon leur position dans un système de domination historique. Dans cette lecture, l’homme blanc hétérosexuel apparaissait comme la figure centrale du pouvoir et donc comme le principal bénéficiaire d’un système d’oppression. Ces théories ont nourri une vision du monde où les relations sociales sont interprétées presque exclusivement à travers le prisme de la domination raciale ou sexuelle. Dans certains cas, cette logique a conduit à justifier des attitudes hostiles envers certains groupes considérés comme dominants au nom de réparations historiques. Parallèlement, les débats sur les questions de genre ont pris une place centrale dans les universités américaines. Les identités sexuelles et de genre sont devenues un terrain majeur de contestation des catégories traditionnelles. Pour leurs critiques, certaines de ces approches ont conduit à des positions délirantes, notamment lorsque la réalité biologique elle-même est remise en question dans les débats militants. À Evergreen, ces tensions ont atteint un niveau spectaculaire, donnant l’impression d’un système idéologique fermé où la contradiction devenait difficile. Les hommes blancs se sont mis à devoir baisser les yeux et à s’excuser de tout au nom d’une oppression systémique des autres. Un délire totalitaire raciste et sexiste s’est mis en place sous prétexte de lutter contre …le racisme et le sexisme. Une folie.

Du campus aux urnes, la réaction politique

L’affaire Evergreen s’inscrit aussi dans un contexte politique américain particulièrement tendu. Depuis le début des années 2010, une partie de l’opinion publique américaine exprime un malaise face à ce qu’elle perçoit comme une radicalisation culturelle de certaines élites universitaires et médiatiques. Pour de nombreux électeurs, ces débats sur l’identité et les privilèges ont donné le sentiment que certaines catégories sociales, notamment les classes moyennes blanches, étaient systématiquement désignées comme responsables des injustices historiques. Ce ressentiment culturel a nourri une réaction politique puissante. L’élection de Donald Trump en 2016 s’explique par de nombreux facteurs économiques et géopolitiques, mais elle s’inscrit aussi dans ce climat de confrontation culturelle. Dans cette perspective, Evergreen apparaît rétrospectivement comme une sorte de microcosme où se sont concentrées les tensions idéologiques de l’Amérique contemporaine. Aujourd’hui, plusieurs observateurs estiment que le mouvement woke a perdu une partie de son influence dans les universités et dans les grandes entreprises américaines. Les débats restent vifs, mais les excès les plus spectaculaires ont suscité une réaction critique y compris dans certains milieux progressistes. L’affaire Evergreen reste ainsi un moment clé pour comprendre les guerres culturelles américaines du début du XXIᵉ siècle. Ce qui s’est joué dans cette petite université de l’État de Washington dépasse largement le cadre d’un campus : c’est une bataille intellectuelle et politique qui continue de traverser les sociétés occidentales, y compris en Europe. C’est la gauche de tous les pays occidentaux qui a été victime du délire woke. En effet, la plupart des partis ont remplacé leur grille de lecture d’exploitation économique par une grille d’oppression sociétale. Sauf que cette approche n’a pas pris du tout dans l’électorat et est resté l’apanage d’ultra-minorités. Moralité les partis de gauche ont perdu leurs électeurs au profit de partis populistes d’extrême droite. La gauche peut en vouloir à ses philosophes des années 70, Derrida en tête suivi de Michel Foucault, d’avoir lancé en 1969 au congrès de Baltimore le mouvement de la déconstruction aboutissant au délire woke.

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