ZFE : la suppression annulée, elles sont de retour

Saisi par les socialistes, les écologistes et jusqu’à soixante-dix députés du camp gouvernemental lui-même, le Conseil constitutionnel a tranché en invoquant sa « jurisprudence constante » sur les cavaliers législatifs.

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ZFE : interdiction de circulation pour ces voitures depuis le 1er janvier 2024
ZFE : la suppression annulée, elles sont de retour © www.nlto.fr

Le Conseil Constitutionnel censure la suppression des ZFE votée en avril, estimant qu’elle constituait un « cavalier législatif ». Les zones à faibles émissions sont donc maintenues, relançant les débats sur ce dispositif controversé.

ZFE : une censure constitutionnelle qui relance les débats

Coup de théâtre dans le dossier des ZFE : le Conseil constitutionnel a censuré, jeudi 21 mai, la suppression des zones à faibles émissions votée par l’Assemblée nationale en avril dernier. Cette décision, aussi inattendue que symboliquement chargée, remet sur la table l’un des dispositifs les plus âprement disputés de la politique environnementale française — et rouvre, avec une vigueur renouvelée, l’affrontement entre partisans d’une écologie contraignante et pourfendeurs de ce qu’ils nomment, non sans quelque outrance, « l’écologie punitive ». Franceinfo rappelle l’ampleur de la décision et ses répercussions immédiates.

Les Sages de la rue Montpensier ont estimé que cette suppression constituait un « cavalier législatif », sans lien suffisant avec le projet de loi de simplification de la vie économique dans lequel elle avait été subrepticement glissée. Une décision en apparence purement technique, mais dont les effets politiques sont, eux, parfaitement concrets : les ZFE reprennent leur empire sur nos métropoles, et le débat, loin d’être clos, s’annonce plus virulent que jamais. On peut légitimement se demander si c’est là le rôle d’une institution non élue que de défaire ce que le Parlement a voté — même si, à y regarder de plus près, la procédure ne souffre guère d’ambiguïté.

Retour sur un dispositif qui divise la France

Les zones à faibles émissions, instaurées en 2019 puis étendues en 2021, visent à limiter la circulation des véhicules les plus polluants dans les grandes agglomérations françaises. Fondé sur le système des vignettes Crit’Air, ce dispositif interdit progressivement l’accès aux centres-villes aux voitures diesel anciennes et à certains véhicules essence, selon un calendrier de restriction graduelle qui varie selon les métropoles.

Selon Santé publique France, les particules fines sont responsables d’environ 40 000 décès prématurés par an dans l’Hexagone — un enjeu sanitaire d’une gravité indéniable, qui constitue le socle argumentaire de tous les défenseurs du dispositif. Pourtant, dès leur création, les ZFE ont cristallisé les tensions, bien au-delà des clivages partisans habituels.

Dans toutes les formations politiques, y compris celles favorables au principe, nombreux sont ceux qui dénoncent une mesure « mal ficelée » et « insuffisamment accompagnée ». Les critiques convergent autour d’une même injustice sociale : ces interdictions frappent en priorité les ménages modestes, ceux qui roulent en vieilles diesels non par choix esthétique mais par nécessité économique, et qui se trouvent dans l’impossibilité de changer de véhicule au gré des calendriers administratifs.

Le vote parlementaire qui avait tout changé

Le 16 avril dernier, l’Assemblée nationale avait adopté définitivement le projet de loi de simplification de la vie économique, intégrant par amendement la suppression pure et simple des ZFE. Cette mesure choc, portée conjointement par Les Républicains et le Rassemblement national, avait été acquise en commission mixte paritaire dès le 20 janvier.

L’initiative avait pris de court le gouvernement, qui avait tenté in extremis de négocier un compromis en proposant de laisser aux collectivités locales le libre choix de maintenir ou d’abolir leurs ZFE. Peine perdue : la droite et l’extrême droite, galvanisées par ce qu’elles percevaient comme une victoire emblématique contre l’« écologie punitive », avaient tenu leur ligne avec une fermeté qui, avec le recul, ressemble davantage à une posture électorale qu’à une conviction environnementale mûrement réfléchie.

Cette suppression représentait un désaveu cinglant pour Emmanuel Macron, qui avait fait des ZFE l’un des marqueurs environnementaux de son premier quinquennat. Elle illustrait aussi, crûment, la fragilité de la majorité présidentielle sur les questions écologiques, face à une opposition unie dans sa critique des contraintes environnementales — une union de circonstance, opportuniste autant que sincère. Pour en savoir plus sur les ambitions politiques qui se jouent en coulisses de ces batailles législatives, lire notre plongée dans la guerre des petits arrivistes qui se voient déjà à l’Élysée.

La censure constitutionnelle : une victoire technique, un précédent politique

Saisi par les socialistes, les écologistes et jusqu’à soixante-dix députés du camp gouvernemental lui-même, le Conseil constitutionnel a tranché en invoquant sa « jurisprudence constante » sur les cavaliers législatifs. Cette règle fondamentale impose la censure de toute mesure introduite par amendement sans lien suffisant avec le texte initial — une règle de droit, certes, mais dont l’application au cas d’espèce ne laisse pas d’interroger sur le fond. Car enfin, est-il satisfaisant qu’une question aussi capitale pour des millions d’automobilistes soit tranchée non sur le mérite, mais sur une subtilité procédurale ? TF1 Info revient en détail sur les mécanismes juridiques ayant conduit à cette décision.

Les ZFE ne figuraient pas dans le projet initial sur la simplification de la vie économique : leur suppression avait été glissée par des amendements de dernière minute, ce qui en faisait, formellement, un exemple presque caricatural de cavalier législatif. Sur ce point, les Sages n’avaient guère le choix — et c’est précisément là que réside l’ironie de toute cette affaire. Les partisans de la suppression, en choisissant la voie de l’amendement de fortune plutôt que celle d’une loi dédiée, ont eux-mêmes fragilisé leur propre victoire.

Les Sages ont censuré au total 25 articles sur 84, soit près d’un tiers du texte — une proportion éloquente sur l’ampleur des dérives constatées. Parallèlement à la suppression des ZFE, ils ont également annulé l’assouplissement des règles du « zéro artificialisation nette » (ZAN), autre marqueur environnemental du quinquennat. Vous pouvez retrouver notre analyse anticipatrice de cette décision dans notre article Le Conseil constitutionnel va-t-il réinstaurer les ZFE ?

Quelles conséquences pour automobilistes et collectivités ?

Cette décision constitutionnelle remet immédiatement en vigueur l’ensemble du dispositif des zones à faibles émissions. Les automobilistes concernés doivent se conformer aux restrictions en cours dans les métropoles équipées de ZFE, sans délai de grâce supplémentaire.

Pour les collectivités locales, c’est un retour à la case départ, avec tout ce que cela implique de tensions sociales à gérer. Beaucoup d’entre elles réclamaient d’ailleurs, bien avant cette décision, un accompagnement financier renforcé pour aider les ménages modestes à changer de véhicule — une demande qui reste, pour l’heure, insuffisamment entendue.

L’enjeu est désormais de rendre ces zones plus acceptables socialement. L’insuffisance des aides à la conversion automobile, le manque d’alternatives de transport public dans certains territoires, l’absence de dérogations adaptées aux professionnels contraints de circuler au quotidien, et la complexité parfois kafkaïenne du système des vignettes Crit’Air : autant de défaillances que la censure constitutionnelle offre paradoxalement l’occasion de corriger, si tant est que la volonté politique suive.

Car c’est bien là le vrai défi que révèle cette saga : non pas tant l’existence des ZFE que l’incapacité chronique à les doter des moyens de leur légitimité. La décision des Sages doit être l’aiguillon d’un débat démocratique enfin à la hauteur des enjeux, loin des coups de force parlementaires et des postures de tribune. Cette affaire illustre avec une clarté cruelle les contradictions françaises face à l’urgence climatique : l’acceptation théorique de la nécessité d’agir d’un côté, le rejet viscéral des contraintes concrètes que cela implique de l’autre. Un abîme que ni la rue Montpensier ni aucune juridiction ne saurait combler à la place du politique.

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