Dans sa lettre encyclique Magnifica Humanitas, le Pape Léon XIV jette un pavé dans la mare des géants de la Tech en refusant la fatalité d’un destin numérique dicté par quelques-uns. Pour contrer l’hégémonie de ces multinationales devenues plus puissantes que de nombreux États, le souverain pontife convoque une figure biblique surprenante : Néhémie, l’artisan de la reconstruction de Jérusalem. Ce choix historique et théologique sert de fondement à un appel universel à la coresponsabilité, invitant citoyens, croyants et non-pratiquants à s’approprier le chantier de la régulation technologique pour substituer à la verticalité technocratique une gouvernance solidaire et participative.
Le modèle Néhémie ou la riposte démocratique face aux monopoles de la Tech
Pour briser l’illusion selon laquelle l’avenir de l’intelligence artificielle dépendrait uniquement des décisions opaques de firmes transnationales, le Pape Léon XIV oppose au projet descendant de la Tour de Babel l’alternative historique et spirituelle de Néhémie. À l’époque de la reconstruction des murailles de Jérusalem, ce dernier n’a pas imposé une solution unilatérale ou une direction centralisée. Sa méthode, résolument moderne, a consisté à impliquer activement toutes les composantes de la population, des prêtres aux artisans, des familles aux femmes et aux jeunes, en confiant à chacun la responsabilité directe de rebâtir la portion de mur située devant sa propre demeure.
Transposée au XXIe siècle, cette dynamique dessine le cadre d’une coresponsabilité en actes, où la gestion de l’espace numérique cesse d’être la chasse gardée des ingénieurs et des actionnaires de la Silicon Valley pour redevenir une affaire publique. Le texte pontifical insiste sur le fait que nous ne pouvons plus nous contenter de subir les innovations technologiques comme des consommateurs passifs ou des sujets d’un empire numérique. S’inspirer de Néhémie aujourd’hui, c’est comprendre que chaque citoyen possède une part de responsabilité dans l’édification des garde-fous éthiques et que l’implication locale est le seul rempart efficace contre l’impérialisme des algorithmes privés.
De l’interdépendance subie à la solidarité consciente dans l’écosystème numérique
L’encyclique pousse la réflexion plus loin en analysant la nature des réseaux mondiaux qui nous lient désormais les uns aux autres. Le Pape fait remarquer que la numérisation a créé une interdépendance de fait, une forme de connexion technique permanente qui s’apparente à une solidarité structurelle, mais qui demeure dénuée de valeur éthique tant qu’elle n’est pas librement choisie et conscientisée. Pour transformer cette dépendance technique en une véritable vertu sociale, le texte propose d’assimiler l’écosystème numérique à l’environnement naturel.
Tout comme la biosphère, la technosphère constitue un bien commun immatériel qui exige d’être préservé, partagé et protégé contre l’exploitation exclusive ou destructrice des monopoles. Cette approche exige une refonte de notre vigilance collective face aux dérives du capitalisme de surveillance, car laisser une poignée d’acteurs privés s’approprier les données globales revient à tolérer le pillage d’une ressource vitale pour l’ensemble de l’humanité. La coresponsabilité promue par l’Église se traduit ainsi par un impôt éthique sur le savoir : les algorithmes et les infrastructures doivent servir le développement intégral de tous, et non pas l’enrichissement d’une oligarchie technocratique.
La gouvernance synodale pour réparer les fractures et inclure les exclus
Le grand défi de la coresponsabilité réside dans sa capacité à inclure ceux que le système rejette ou marginalise en raison de la fracture numérique. Le Pape Léon XIV met explicitement en lumière les vulnérabilités de notre époque, en insistant sur la situation des femmes, trop souvent exposées à une double précarité face aux biais algorithmiques et à l’exclusion des sphères de décision technologiques. Pour pallier ces injustices, l’encyclique préconise l’adoption d’une gouvernance synodale, un concept ecclésial élargi ici à la société civile, qui valorise le pluralisme et la diversité des voix face à l’homogénéisation linguistique et culturelle de type babélique.
Concrètement, cette gouvernance implique que les choix d’implémentation de l’intelligence artificielle ne soient plus arbitrés lors de sommets confidentiels, mais qu’ils intègrent les universités, les syndicats, les associations de consommateurs et les communautés locales. L’objectif est d’instaurer des mécanismes de contrôle indépendants, d’exiger une transparence algorithmique totale et de garantir des dispositifs de recours pour les citoyens lésés par des décisions automatisées. C’est en redonnant du pouvoir aux structures intermédiaires et en faisant de la diversité une force politique que l’humanité pourra éviter l’effondrement éthique et bâtir une cité de communion où la technologie demeure au service de la dignité de chaque être humain.










