Quatre-vingts ans après la fermeture de la caserne Dossin à Malines, la Fondation Nico Gunzburg refuse l’oubli institutionnel. Elle poursuit en justice la SNCB et l’État belge pour leur rôle dans l’acheminement de 25 000 Juifs vers Auschwitz, une responsabilité jamais officiellement reconnue ni jugée depuis 1945. L’action vise à obtenir des dommages-intérêts et une reconnaissance publique d’une collaboration rémunérée avec l’occupant nazi.
Qui est la Fondation Nico Gunzburg et pourquoi elle agit
Une fondation créée pour perpétuer la mémoire des victimes
La Fondation Nico Gunzburg porte le nom d’un déporté belge, symbole des 25 000 Juifs arrachés à leurs foyers entre août 1942 et juillet 1944. Créée pour préserver la mémoire de la Shoah en Belgique, elle représente les familles de victimes et les rares survivants. Son combat dépasse la simple commémoration : elle exige une réparation juridique pour un crime d’État jamais sanctionné. La fondation s’appuie sur les travaux de l’historien Nico Wouters, qui a documenté comment la SNCB percevait une rémunération pour acheminer les convois vers la mort. Une fondation juive attaque la SNCB en justice pour briser le silence institutionnel qui entoure cette période.
L’absence de justice : 80 ans d’impunité institutionnelle
Depuis la Libération en 1945, aucune instance belge n’a reconnu officiellement la responsabilité de la SNCB dans les déportations. Contrairement à d’autres pays européens où des procès ont établi la culpabilité des chemins de fer nationaux, la Belgique a maintenu un silence assourdissant. Les négociations menées avant cette plainte ont échoué : ni la SNCB ni le gouvernement n’ont accepté de rouvrir le dossier de l’indemnisation. La fondation dénonce cette inertie comme une double peine infligée aux survivants et à leurs descendants. Elle reste néanmoins ouverte à suspendre la procédure si les défendeurs acceptent de renégocier une compensation financière et symbolique.
Les chiffres de l’horreur : 25 000 déportés, 1 000 survivants
La caserne Dossin : centre de rassemblement et point de non-retour
La caserne Dossin à Malines servait de sas vers l’extermination. Entre ses murs, 25 000 Juifs et plusieurs centaines de Roms et de Sintés ont été parqués avant leur déportation. Seuls 1 000 d’entre eux ont survécu aux camps, un taux de mortalité de 96 %. Ce lieu, transformé aujourd’hui en musée, témoigne de la brutalité méthodique du système nazi et de la collaboration logistique belge. Les familles étaient séparées, dépouillées de leurs biens, entassées dans des wagons à bestiaux. La SNCB fournissait le matériel roulant, les cheminots conduisaient les convois jusqu’à la frontière allemande, où la Reichsbahn prenait le relais vers la Pologne occupée.
28 convois vers Auschwitz : une logistique implacable
Vingt-huit convois ont quitté Malines entre août 1942 et juillet 1944, acheminant leurs passagers presque exclusivement vers le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Chaque convoi transportait entre 500 et 1 500 personnes dans des conditions inhumaines. Les recherches de Nico Wouters ont révélé que la SNCB facturait ces transports aux autorités allemandes, transformant l’entreprise publique en prestataire de services pour la Solution finale. Cette rémunération, documentée dans les archives ferroviaires, constitue le cœur de l’accusation portée par la fondation. La collaboration n’était pas seulement passive : elle était organisée, tarifée, rentable.
Pourquoi cette action en justice maintenant
Les négociations échouées : quand l’État belge refuse de reconnaître
Avant de saisir la justice, la Fondation Nico Gunzburg a tenté une résolution amiable. Des discussions ont eu lieu avec la SNCB et le gouvernement belge, mais elles ont achoppé sur un point central : la reconnaissance officielle de responsabilité. L’État belge, actionnaire majoritaire de la SNCB, a refusé d’admettre toute culpabilité institutionnelle. La fondation interprète cette posture comme un déni de mémoire, une volonté d’enterrer un passé embarrassant. Face à cette impasse, l’action judiciaire devenait inévitable. Elle vise autant la réparation matérielle que la vérité historique : obliger les institutions à nommer leur rôle dans le génocide.
Dommages-intérêts et reconnaissance officielle : les exigences de la Fondation
La plainte réclame des dommages-intérêts dont le montant n’a pas été divulgué, mais surtout une reconnaissance publique de responsabilité. Pour la fondation, l’argent ne suffit pas : il faut que la SNCB et l’État belge admettent avoir participé activement à la déportation de dizaines de milliers de personnes. Cette reconnaissance aurait valeur de réparation symbolique pour les survivants et les familles. Elle établirait également un précédent juridique : les institutions publiques ne peuvent invoquer l’occupation pour échapper à leurs responsabilités dans les crimes de masse. La fondation espère encore une issue négociée, à condition que ses interlocuteurs acceptent enfin de regarder l’histoire en face.
Un précédent pour la mémoire et la justice en Europe
Ce procès dépasse le cadre belge. Il interroge la responsabilité des entreprises publiques dans les génocides du XXe siècle et la possibilité de poursuivre des institutions décennies après les faits. D’autres pays européens ont déjà reconnu la culpabilité de leurs chemins de fer : la SNCF en France a versé des indemnisations après des années de lutte mémorielle. La Belgique pourrait suivre cette voie ou choisir le déni. L’issue de cette action déterminera si la justice peut encore rattraper l’histoire, même 80 ans après les faits. Pour la Fondation Nico Gunzburg, abandonner serait trahir la mémoire des 24 000 victimes qui n’ont jamais eu droit à un procès.









