Dans Gagner par l’agriculture – Nouveau champ de bataille économique et informationnel, Étienne Lombardot propose de sortir l’agriculture du seul débat agricole. Engrais, semences, infrastructures, transformation, données, normes, commerce et influence : derrière la capacité à produire se joue désormais, selon lui, une bataille beaucoup plus large pour la souveraineté et la puissance. Son constat : la France conserve des atouts agricoles considérables, mais elle ne pourra les préserver sans retrouver une véritable stratégie.
La puissance d’un pays commence-t-elle par sa capacité à nourrir sa population ? C’est le point de départ de Gagner par l’agriculture – Nouveau champ de bataille économique et informationnel, ouvrage d’Étienne Lombardot publié en 2026 chez Valeurs Ajoutées Éditions.
La question peut sembler évidente. Elle l’est beaucoup moins lorsque l’on considère l’agriculture non comme une simple activité productive, mais comme un système dont dépendent la stabilité intérieure, l’aménagement du territoire, l’industrie, les échanges commerciaux et même la capacité d’influence internationale d’un État.
C’est précisément le changement de perspective proposé par Étienne Lombardot. Son ouvrage part d’un constat : les crises récentes ont replacé la sécurité alimentaire et les tensions sur les chaînes de valeur au cœur des rapports économiques et politiques. Un État peut disposer d’une monnaie, d’une industrie et d’une armée puissantes ; sa capacité d’action reste vulnérable s’il ne maîtrise pas suffisamment les conditions permettant de nourrir durablement sa population.
Dès lors, l’agriculture devient une affaire de puissance.
Derrière l’agriculteur, toute une chaîne de valeur
L’un des intérêts de l’ouvrage est précisément de ne pas réduire l’agriculture à l’exploitation agricole.
Une production dépend aujourd’hui d’une succession d’acteurs et d’infrastructures : fournisseurs d’intrants, coopératives, industriels, transformateurs, logisticiens, distributeurs, financiers ou entreprises numériques. Une tonne de blé, rappelle l’auteur, traverse ainsi plusieurs maillons avant d’atteindre sa destination finale. Chacun possède ses propres intérêts et son propre pouvoir de négociation.
La question stratégique n’est donc plus seulement : combien la France produit-elle ?
Elle devient : que maîtrise-t-elle réellement ?
Qui contrôle les intrants nécessaires à la production ? Qui possède les capacités de transformation ? Qui maîtrise les infrastructures de stockage et de transport ? Où sont produites les machines ? Qui détient les données générées par les exploitations ? Qui impose les normes ? Qui maîtrise les débouchés commerciaux ?
Étienne Lombardot organise cette puissance agricole autour de quatre grands registres : matériel et logistique ; industriel et technologique ; normatif et juridique ; informationnel et cognitif. La puissance agricole dépend ainsi aussi bien des sols, de l’eau et des ports que des engrais, des semences, des biotechnologies, des données, des normes sanitaires ou de la capacité à construire et défendre un récit autour de son modèle agricole.
Cette grille de lecture constitue le cœur du livre.
Une puissance française plus fragile qu’elle n’y paraît
La France conserve pourtant des avantages considérables. L’auteur rappelle la diversité de ses terroirs, l’existence de filières exportatrices et la place toujours importante du pays dans les échanges agricoles et agroalimentaires.
Mais cette puissance apparente peut être trompeuse.
Étienne Lombardot décrit l’accumulation progressive de dépendances productives, industrielles et logistiques. Une partie des intrants nécessaires aux exploitations provient désormais de chaînes extérieures dont la France ne contrôle ni complètement les prix, ni les normes, ni nécessairement la disponibilité. Dans le même temps, les rapports de force autour de la transformation et de la distribution influencent fortement la répartition de la valeur.
L’exemple des engrais est particulièrement révélateur. Selon les données reprises dans l’ouvrage, les importations françaises d’engrais représentaient environ 3,9 milliards d’euros en 2022. La production des engrais azotés étant étroitement dépendante du gaz, la crise énergétique de 2022 a fragilisé les capacités européennes et renforcé le recours aux importations. Pour l’auteur, cette situation illustre un « désarmement stratégique » largement invisible : la production agricole peut rester sur le territoire tout en devenant dépendante de ressources indispensables venues de l’extérieur.
La nouvelle bataille des données agricoles
La dépendance n’est d’ailleurs plus uniquement matérielle.
La transformation numérique de l’agriculture fait apparaître un nouvel enjeu : les données. Machines connectées et outils numériques produisent désormais des informations détaillées sur les sols, les pratiques et les rendements.
Or, plusieurs de ces systèmes sont, souligne le livre, conçus, exploités ou hébergés par des fournisseurs non européens. Celui qui parvient à agréger des données agricoles à grande échelle peut obtenir une capacité d’anticipation sur les volumes disponibles et, potentiellement, un avantage dans les négociations commerciales ou sur les marchés.
La dépendance technologique devient ainsi une question de sécurité économique. L’auteur pointe également la dépendance française concernant certains agroéquipements sophistiqués, avec des risques liés aux pièces détachées, aux systèmes électroniques, aux incompatibilités techniques ou aux logiciels.
Toutes les filières ne présentent cependant pas le même degré de vulnérabilité. Étienne Lombardot cite notamment les semences et plants comme une exception stratégique française. D’après les données de SEMAE reprises dans l’ouvrage pour la campagne 2023-2024, les exportations françaises dépassaient 2,3 milliards d’euros contre environ un milliard d’importations.
La souveraineté agricole apparaît ainsi beaucoup plus complexe que la seule autosuffisance alimentaire : un pays peut produire beaucoup tout en dépendant de l’extérieur pour les technologies ou les ressources permettant précisément cette production.
Quand l’agriculture devient une arme économique
L’ouvrage franchit ensuite une étape supplémentaire : l’agriculture n’est pas seulement exposée aux rapports de force internationaux, elle peut elle-même devenir un instrument de puissance.
Étienne Lombardot analyse plusieurs stratégies étrangères pour montrer comment les États utilisent leurs avantages agricoles selon leurs propres intérêts.
Les États-Unis ont construit une puissance reposant notamment sur l’abondance productive et la projection sur les marchés extérieurs. La Russie a renforcé sa production céréalière et sa maîtrise logistique jusqu’à la mer Noire. La Chine associe sécurisation intérieure, investissements extérieurs et contrôle de ressources. Les Pays-Bas ont, eux, développé une puissance reposant largement sur la logistique et la transformation, malgré une superficie agricole limitée.
Le message est clair : les grandes puissances agricoles ne se contentent pas de produire. Elles organisent leur système agricole en fonction de leurs intérêts.
Les décisions prises pour protéger un marché intérieur peuvent par ailleurs avoir des conséquences considérables à l’étranger. Le livre revient ainsi sur la décision de l’Inde, en juillet 2023, d’interdire certaines exportations de riz afin de contenir l’inflation alimentaire nationale. Selon les chiffres repris par l’auteur, cette décision a retiré une quantité importante de riz du marché international et contribué à une hausse des prix touchant notamment des pays africains fortement dépendants des importations indiennes.
Même lorsqu’elle n’est pas initialement pensée comme une action hostile, une décision agricole nationale peut donc produire des effets géopolitiques à plusieurs milliers de kilomètres.
La norme comme instrument de puissance
La compétition agricole se déroule également sur un terrain moins visible : celui des normes.
Normes sanitaires, environnementales, commerciales ou techniques peuvent protéger un marché, favoriser certaines productions ou, au contraire, affaiblir des concurrents incapables de s’adapter suffisamment rapidement.
La France dispose ici d’un capital important. Étienne Lombardot rappelle notamment le rôle des indications géographiques, des dispositifs sanitaires européens et des mécanismes de certification à l’export. La réputation, la qualité et la sécurité sanitaire ne constituent donc pas seulement des garanties offertes aux consommateurs : elles peuvent également devenir des instruments de différenciation et d’influence commerciale.
C’est l’un des fils rouges du livre : la puissance agricole ne se mesure pas seulement en tonnes produites. Elle se mesure aussi à la capacité d’un pays à imposer ou défendre ses standards, sécuriser ses débouchés et conserver la maîtrise des règles qui structurent les échanges.
La guerre de l’information arrive dans les champs
À cette guerre économique s’ajoute enfin une guerre informationnelle.
L’agriculture est devenue un sujet particulièrement exposé aux controverses environnementales, sanitaires et sociétales. Étienne Lombardot ne nie pas leur légitimité : certaines campagnes ont, souligne-t-il, révélé des problèmes réels ou contribué à modifier les pratiques. Il considère toutefois que d’autres peuvent instrumentaliser les peurs et alimenter une défiance générale envers le monde agricole.
Les agriculteurs se retrouvent alors soumis simultanément aux exigences de production, à la réglementation, à la volatilité des prix et à une forte pression de l’opinion publique.
Pour l’auteur, l’information devient par conséquent un actif stratégique.
Cartographier les campagnes hostiles, identifier les offensives normatives, suivre les financements, surveiller les contentieux susceptibles d’être instrumentalisés et défendre les avantages du modèle français doivent entrer dans une véritable démarche d’intelligence économique. L’enjeu n’est plus uniquement de répondre à une crise médiatique lorsqu’elle éclate, mais d’anticiper l’environnement informationnel dans lequel évoluent les filières.
Reconstruire une stratégie agricole de puissance
Le livre ne se limite donc pas au diagnostic. Sa dernière partie cherche à répondre à une question : comment reprendre l’initiative ?
Étienne Lombardot propose de faire renaître une culture stratégique agricole, de reconstruire une géographie de puissance, de renforcer la résilience des chaînes de valeur, d’organiser des capacités de contre-offensive économique et de retrouver une capacité d’action sur le terrain informationnel.
Il défend notamment la création d’une gouvernance beaucoup plus intégrée. Agriculture, Économie, Affaires étrangères, Écologie, Défense, Territoires et Numérique devraient, dans son schéma, être associés autour d’un même mandat stratégique. Il s’agirait notamment d’identifier les filières d’intérêt national, de surveiller les vulnérabilités liées aux intrants et à la logistique, de protéger certaines infrastructures critiques et d’examiner les prises de participation étrangères dans les actifs sensibles.
L’objectif n’est pas l’autarcie. L’auteur considère celle-ci comme irréaliste dans une économie mondialisée. Il propose plutôt de passer des dépendances subies aux dépendances choisies : identifier ce dont la France dépend, mesurer les risques et organiser suffisamment ses approvisionnements et ses alternatives pour conserver sa liberté de décision.
Nourrir, produire, influencer
C’est finalement la principale proposition intellectuelle de Gagner par l’agriculture : changer l’échelle à laquelle est pensée la politique agricole.
Pendant longtemps, le débat français s’est concentré sur les prix, les revenus des exploitants, les aides, la réglementation ou les modèles de production. Ces questions demeurent essentielles, mais Étienne Lombardot invite à les replacer dans une problématique plus vaste : la capacité de la France à conserver des marges de manœuvre économiques, industrielles et géopolitiques.
Car l’agriculture structure également les territoires, les ressources en eau, les infrastructures et une partie de la base industrielle. Elle contribue à la diplomatie économique et peut soutenir des filières bioéconomiques allant de l’énergie aux matériaux biosourcés.
La souveraineté alimentaire change alors de signification. Il ne suffit plus de savoir si la France produit assez de nourriture. Il faut déterminer si elle maîtrise suffisamment les chaînes de valeur nécessaires pour continuer à produire en cas de crise et pour défendre ses intérêts dans les rapports de force internationaux.
C’est pourquoi Étienne Lombardot formule une thèse résolument stratégique : la France ne retrouvera des marges de manœuvre durables qu’en cessant de considérer son agriculture comme un secteur ordinaire et en la traitant comme un instrument de puissance.
Produire ne suffit donc plus. Il faut maîtriser les intrants, les technologies, les infrastructures, les débouchés, les normes et l’information. Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de sauver l’agriculture française. Il s’agit, selon Étienne Lombardot, d’apprendre à gagner par elle.








