Élue le 8 octobre 2026 à Londres, Sagal Abdi-Wali, réfugiée somalienne devenue députée travailliste, a prêté serment sur le Coran à la Chambre des communes. Son accession au Parlement britannique illustre les transformations démographiques et religieuses d’un pays historiquement chrétien (anglican), soulevant des interrogations sur l’intégration, la cohésion nationale et l’évolution de l’identité britannique.
Une réfugiée somalienne au Parlement d’un pays historiquement anglican
Le 8 octobre 2026, Sagal Abdi-Wali remporte l’élection législative partielle de Holborn and St Pancras, dans le centre de Londres, avec environ 45 % des suffrages. Née en Somalie, arrivée enfant au Royaume-Uni comme réfugiée, elle succède dans cette circonscription à l’ancien Premier ministre Keir Starmer. Avant son élection, elle avait construit sa carrière politique à Camden, notamment au sein du conseil municipal. Mais au-delà de son parcours personnel, c’est sa prestation de serment sur le Coran qui retient l’attention. Dans un pays dont le souverain demeure le gouverneur suprême de l’Église d’Angleterre, cette cérémonie incarne une évolution culturelle et religieuse profonde.
Cette prestation de serment est néanmoins parfaitement conforme aux règles britanniques. Selon la Chambre des communes, les députés peuvent jurer fidélité au souverain sur le texte sacré de leur choix ou prononcer une déclaration solennelle sans référence religieuse. La loi de 1978 sur les serments autorise notamment les parlementaires non chrétiens à utiliser leurs propres textes religieux. Sagal Abdi-Wali n’introduit donc aucune nouveauté juridique. Le symbole reste toutefois significatif : celui d’une femme musulmane, issue de l’immigration africaine, exerçant désormais une responsabilité législative dans une institution centrale de la monarchie britannique. Sa religion ne modifie pas la nature de son engagement constitutionnel envers Charles III.
Cette évolution s’inscrit dans une histoire migratoire ancienne. Dès le XIXe siècle, des marins somaliens s’installent dans les ports britanniques, notamment à Cardiff et Liverpool. Mais l’immigration somalienne s’accélère après 1991, lorsque l’effondrement du régime de Mohamed Siad Barre et la guerre civile provoquent d’importants déplacements de population. Le Royaume-Uni accueille alors de nombreux réfugiés. D’autres arrivent ultérieurement depuis des pays européens, notamment les Pays-Bas, un phénomène étudié dans le cadre d’un programme de recherche financé par l’Union européenne. Plusieurs décennies plus tard, cette diaspora participe directement à la vie politique britannique.
Le recul du christianisme face à une présence musulmane croissante
Les données démographiques confirment l’importance de cette transformation. Selon l’Office for National Statistics, 176 645 habitants d’Angleterre et du pays de Galles s’identifiaient comme Somaliens en 2021, contre 98 937 en 2011, soit une progression de 78,5 % en dix ans. Cette augmentation reflète notamment les migrations, le renouvellement des générations et les changements dans les modalités du recensement. La population est particulièrement concentrée à Londres, qui rassemble 62,4 % des personnes concernées. Cette concentration contribue au développement de réseaux communautaires, associatifs et religieux, tout en favorisant l’émergence de responsables politiques issus de l’immigration.

Mais la mutation dépasse largement la diaspora somalienne. Le recensement britannique de 2021 révèle que, pour la première fois, moins de la moitié des habitants d’Angleterre et du pays de Galles se déclarent chrétiens. Leur proportion est passée de 59,3 % en 2011 à 46,2 % en 2021. À l’inverse, les musulmans représentent désormais 6,5 % de la population, contre 4,9 % dix ans auparavant. Leur nombre est passé de 2,7 à 3,9 millions. Parallèlement, les personnes sans religion sont passées de 25,2 % à 37,2 %. Le recul du christianisme s’explique donc aussi par une sécularisation croissante, et non uniquement par la progression de l’islam. Ces chiffres mesurent des affiliations déclarées, pas nécessairement la pratique religieuse.

Ces évolutions posent la question de la cohésion identitaire britannique. L’Angleterre demeure historiquement liée à l’anglicanisme, mais sa population se caractérise désormais par une diversité religieuse plus importante. Cette pluralité peut compliquer certains arbitrages politiques concernant l’éducation, les pratiques religieuses, l’égalité entre les sexes ou la place des convictions dans l’espace public. Le défi consiste à concilier la liberté de religion avec l’existence de règles communes. La coexistence de différentes traditions n’entraîne pas nécessairement de fracture identitaire, mais les désaccords sur les valeurs collectives peuvent devenir des facteurs de polarisation lorsqu’ils ne trouvent pas de réponse institutionnelle.
Communautarisme, intégration et islam politique : les défis britanniques
La question du communautarisme constitue un autre enjeu. La concentration géographique de certaines diasporas peut favoriser l’entraide et la préservation des traditions, mais elle soulève également des interrogations sur les relations entre groupes sociaux. Les difficultés économiques peuvent accentuer ces tensions. Selon l’ONS, en 2021, 72 % des personnes s’identifiant comme somaliennes vivaient dans des logements sociaux locatifs, contre 16,6 % de l’ensemble de la population d’Angleterre et du pays de Galles. Par ailleurs, 58,8 % résidaient dans des logements surpeuplés, contre 8,4 % de la population générale. Ces écarts témoignent de difficultés d’intégration socioéconomique persistantes, sans démontrer pour autant un repli communautaire.
La place de l’islam politique dans les institutions britanniques soulève également une question sensible : jusqu’où peut aller la reconnaissance des pratiques religieuses sans remettre en cause la primauté du droit national ? Le sujet a déjà été examiné par les autorités. En 2018, une commission indépendante mandatée par le gouvernement s’est penchée sur les conseils islamiques intervenant notamment dans les divorces religieux. Elle a identifié certaines pratiques susceptibles de désavantager les femmes. En mars 2026, le gouvernement a réaffirmé que la charia ne possédait aucune autorité juridictionnelle en Angleterre et au pays de Galles et que les décisions de ces conseils n’étaient pas juridiquement contraignantes.
L’élection de Sagal Abdi-Wali illustre finalement une transformation majeure du Royaume-Uni. Une population initialement accueillie au titre de l’asile voit désormais certains de ses membres accéder aux fonctions législatives. Cette intégration institutionnelle coexiste cependant avec des inégalités sociales et des interrogations croissantes sur l’identité nationale. Le recul du christianisme, la progression de l’islam et la diversification des origines de la population obligent les responsables politiques à composer avec une société moins homogène culturellement et religieusement. L’enjeu pour le Royaume-Uni sera de préserver un cadre juridique commun tout en garantissant la liberté de conscience et l’égalité entre citoyens. Derrière le symbole du Coran à Westminster se dessine ainsi une question centrale : comment maintenir une cohésion nationale lorsque les références culturelles et religieuses de la population se diversifient durablement ?








