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Valérie Rose Benoit : les rencontres virtuelles et l’hypersensibilité font-ils bon ménage ?




7 Juillet 2020

Valérie Rose Benoit, psychologue et écrivaine, passe au crible les étapes d’une ren-contre amoureuse sur la toile et de ses effets imprévisibles, particulièrement chez les plus sensibles d’entre nous, dans son premier roman, « Paros vu de la mer ». Elle nous livre une analyse fine et concentrée dans un style original et actuel. Un voyage original dans les méandres de ce sujet d’actualité situé aux confins du virtuel, dans le décor idyllique de Paros aux Cyclades.


Valérie Rose Benoit, quelles ont été vos sources d’inspiration pour votre roman « Paros vu de la mer » ?

Après avoir été transportée par l’essai de Sylvain Tesson, « Un été avec Homère », il y a deux ans, j’ai décidé de partir à la découverte des Cyclades. Le hasard a fait que je me suis rendue à Paros et que j’ai eu un véritable coup de cœur pour cette île. J’ai alors voulu partager cet univers naturel exceptionnel avec le lecteur et l’embarquer au cœur d’une aventure amoureuse après une rencontre sur internet, avec des rebondissements et une fin pour le moins inattendue. Depuis quelque temps, que ce soit dans mon entourage personnel ou dans ma pratique professionnelle, je suis interpellée par le nombre croissant de célibataires qui ne l’ont pas choisi. Pourquoi, à l’heure où il est si aisé de rencontrer quelqu’un, il devient paradoxalement difficile de rencontrer la femme ou l’homme de sa vie ? Nous assistons à une révolution sociétale sans précédent qui marque une modification radicale de notre rapport à la relation amoureuse. Contrairement aux psychologues, les sociologues se sont penchés sur ce phénomène depuis plusieurs années et ont mené des études qui en disent long sur le sujet. Le très récent livre d’Eva Illouz, « La fin de l’amour », à ce titre, a remarquablement abordé l’impact du virtuel et des sites de rencontres sur le lien amoureux. A l’opposé, je suis partie d’une expérience singulière pour tenter de décrypter quelque chose de cette évolution sans précédent. Un mode d’approche qui m’est plus familier.

Justement, en quoi votre métier de psychologue a-t-il pu influencer votre fiction ?

L’écriture a d’abord été guidée par le désir d’embarquer avec le lecteur et de vivre ensemble cette expérience avant, pendant et après la rencontre réelle entre les deux protagonistes. Ce n’est qu’au fur et à mesure de l’écriture que j’ai ressenti le besoin d’en saisir les ressorts psychiques. Néanmoins, raconter une histoire reste le point de départ de ma démarche et le but n’a été, à aucun moment, de réaliser ni un essai ni une démonstration.

Vous avez choisi choisi de parler de l’hypersensibilité et de Haut Potentiel Affectif (HPA). Pouvez-vous nous en dire plus ?

L’hypersensibilité est un trait de caractère qui fait que les personnes vivent intensément leur rapport aux autres et à l’environnement en général. Cette différence commence seulement à être connue et reconnue. Certains événements insignifiants pour la plupart peuvent revêtir une importance cruciale pour un(e) hypersensible. La plupart du temps, l’hypersensibilité est abordée sous l’angle de l’émotionnel, du cognitif et du perceptif. L’écrivain et psychanalyste Saverio Tomasella, est le seul, à ma connaissance, qui s’intéresse de près à la relation amoureuse. Sinon, elle reste peu abordée alors qu’elle occupe une place fondamentale dans la vie affective des hypersensibles. En son absence, ils peuvent ressentir jusqu’à un réel manque de sens à leur quotidien. J’ai donc voulu aller plus loin et rendre hommage à leur différence en valorisant leur différence et en mettant en valeur leurs extraordinaires qualités émotionnelles. J’ai créé ce terme spécifique, le Haut Potentiel Affectif (HPA), que je définis comme un don en matière de relation amoureuse, un fort potentiel à aimer grâce à des compétences affectives exceptionnelles et exponentielles.

Les hypersensibles pourraient-ils devenir les heureux élus des belles histoires sur la toile ?

Ils le peuvent tout autant que les autres bien sûr, puisqu’ils sont doués pour les histoires d’amour ! Toutefois, ils doivent redoubler de vigilance parce qu’ils sont peu armés pour le « casual sex » et les relations expresses. Ils peuvent donc aussi être les grands perdants. Peu enclins à la superficialité, ils peuvent rapidement se sentir déstabilisés par leur attachement rapide et sincère dans des relations qu’ils découvrent ensuite seulement, comme illusoires. L’hypersensibilité m’a semblé être, en raison de l’intensité extrême de leur vécu, une excellente porte d’entrée pour mettre en exergue les ressorts psychiques des relations qui ne sont investies affectivement que par l’un des deux protagonistes. Je pose l’hypothèse que ces mêmes mécanismes de désillusions et les souffrances qu’ils entraînent chez les hypersensibles existent chez un bon nombre d’entre nous, à des divers degrés. La particularité de l’hypersensibilité permet de modéliser quelque chose d’un ordre plus général. Le roman invite à une réflexion fine et légère. Il se prête à cette diversion qui n’a, par ailleurs, aucune prétention scientifique.

Votre point de vue semble assez ambivalent, n’est-ce pas ?

Effectivement, dans ce roman, les protagonistes ont prévu de passer une semaine ensemble. Ces quelques jours à deux dans un milieu merveilleux contient à la fois la fascination de la rencontre avec un décor sur mesure, mais aussi le désarroi de ce qui va se passer à terme. Plus les émotions sont intenses, plus l’illusion d’une belle histoire qui commence est marquée. Malheureusement, la fin sera d’autant plus incompréhensible pour Laura, l’héroïne. Elle a pu facilement se persuader, après une semaine idyllique, qu’elle pourrait se projeter au-delà avec le héros, Édouard. La deuxième partie traite de la chute. J’ai voulu parler des décalages entre les deux personnages et de leur différence de ressentis émotionnels alors même qu’ils ont vécu les mêmes événements, au même moment dans l’espace très réduit d’un voilier.
 

L’environnement marin est très présent tout au long de votre roman. Qu’est-ce qui a motivé cette omniprésence ?

J’ai eu la chance d’avoir été invitée à vivre sur le voilier d’un marin qui m’a fait découvrir sa passion. Cette expérience m’a permis une réflexion différente. Le large permet à la fois une ouverture de notre regard sur le monde et une démarche introspective. Il facilite la prise de recul, une vision décalée. Il apporte une poésie du quotidien. En outre, le recours aux œuvres d’art concourt également à cette dynamique de recherche de la Beauté. C’était aussi pour moi l’occasion de sensibiliser un large public à la chance que nous avons d’habiter sur cette terre d’une beauté exceptionnelle et qui représente une source incommensurable de bien-être. Je voulais donc exprimer ma gratitude envers notre Planète, espérant que cela motivera chacun à vouloir la protéger et la respecter, pour continuer le plus longtemps possible à pouvoir profiter de ses délices et de l’évasion qu’il procure.