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Altice, SFR : la stratégie à haut risque de Patrick Drahi décodée

Altice tente de sauver l’essentiel : SFR. Mais le temps joue contre Patrick Drahi.

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Altice Sfr La Strategie A Haut Risque De Patrick Drahi Decodee
Altice, SFR : la stratégie à haut risque de Patrick Drahi décodée | www.nlto.fr

La restructuration en cours du groupe Altice France se déroule selon un scénario aussi sophistiqué que tendu. Au centre de ce jeu d’équilibriste : SFR, fleuron du marché des télécoms français, à la fois actif vital et garantie ultime. Derrière les chiffres, une réalité brute : un groupe surendetté, un fondateur acculé, une procédure sous contrôle judiciaire.

Une dette de 60 milliards d’euros sous administration judiciaire

Le groupe Altice est confronté à une dette colossale, estimée à plus de 60 milliards d’euros. Cette charge résulte d’une décennie d’acquisitions à effet de levier, portées par la stratégie de croissance externe du fondateur Patrick Drahi. Pour faire face à l’échéance de nombreux titres de dette, le groupe a entamé une procédure de sauvegarde accélérée, officiellement ouverte en mai 2025.

Cette procédure, réservée aux entreprises disposant d’accords préalables avec une majorité de créanciers, gèle temporairement les créances. Elle offre un répit au débiteur tout en accélérant l’adoption judiciaire du plan de restructuration. L’objectif ? Renégocier, dans l’urgence, près de 24 milliards d’euros de dettes, principalement détenus par des fonds d’investissement anglo-saxons tels que BlackRock, Apollo ou Carlyle.

SFR : actif stratégique et pièce maîtresse du plan Drahi

Dans cette architecture complexe, SFR représente l’actif opérationnel le plus stratégique du portefeuille d’Altice France. À ce titre, il est à la fois un levier de négociation avec les créanciers et une cible pour les repreneurs. Des marques d’intérêt ont été enregistrées au printemps, bien que la direction semble avoir renoncé, à ce jour, à toute cession.

Mais c’est bien sur la valeur de SFR que repose l’équilibre du plan de restructuration. Concrètement, un échange dette-capitaux propres a été proposé : 8,6 milliards d’euros de dettes annulés contre 45 % du capital d’Altice France transférés aux créanciers. Cette manœuvre permettrait à Patrick Drahi de conserver le contrôle, tout en évitant un effondrement de la valorisation globale du groupe.

Un montage contesté devant la justice commerciale

L’achèvement du plan de restructuration reste suspendu à une décision judiciaire décisive. Le 4 août 2025, le tribunal de commerce devra statuer sur la validité de l’exclusion de certaines entités, dont SFR, du périmètre de la procédure. Si cette exclusion était invalidée, les créanciers obtiendraient un levier supplémentaire, et l’équilibre du plan serait remis en cause.

Ce contentieux illustre les limites du modèle de gouvernance ultra-centralisé mis en place par Patrick Drahi. En refusant de céder du pouvoir aux créanciers, tout en leur demandant des efforts financiers considérables, Altice joue une partition risquée, dénoncée par plusieurs analystes comme une stratégie de court terme.

Impacts potentiels sur le marché français des télécoms

Si la restructuration échoue, deux scénarios extrêmes se dessinent : une cession forcée de SFR, ou un démantèlement partiel d’Altice France. Dans les deux cas, les conséquences pour le marché des télécoms seraient majeures. SFR détient environ un tiers des parts de marché mobile, et un quart sur le segment fixe. Toute modification de périmètre aurait un impact sur les équilibres concurrentiels, notamment avec Orange et Free.

Pour les clients de SFR, à court terme, aucun changement contractuel n’est envisagé. En revanche, la stratégie d’investissement pourrait être revue à la baisse. Le déploiement de la 5G, la densification des réseaux FTTH (fibre optique jusqu’à l’abonné) ou les projets industriels liés à l’IoT pourraient être ralentis, dans une logique de préservation de trésorerie.

Une stratégie de contrôle inspirée des standards américains

La structure du plan Drahi rappelle les méthodes de restructuration utilisées dans les LBO (leveraged buyouts) nord-américains. Le groupe s’est entouré de cabinets spécialisés en retournement (Kirkland & Ellis, PJT Partners), et a multiplié les dispositifs de rétention de pouvoir : actions à droits de vote multiples, conventions d’actionnaires verrouillées, et effets de seuil bloquants.

Ce montage pourrait permettre à Patrick Drahi de conserver la direction du groupe, même après une dilution massive de sa participation. Mais cette stratégie suscite un rejet croissant des marchés, des agences de notation, et d’une partie des salariés – inquiets de la vision exclusivement financière qui semble guider les décisions.

Une restructuration symptomatique d’un modèle à bout de souffle ?

Au-delà du cas Altice, cette restructuration éclaire les failles d’un modèle économique fondé sur l’effet de levier permanent. Rares sont les groupes ayant accumulé un niveau d’endettement aussi élevé, tout en maintenant un contrôle aussi rigide de leur capital. La situation actuelle révèle une crise de gouvernance, mais aussi un défi stratégique pour le secteur des télécoms : maintenir l’innovation tout en maîtrisant les équilibres financiers.

Si le plan est validé par la justice, Altice pourrait gagner du temps. Mais si le tribunal rejette l’architecture actuelle, c’est tout l’édifice Drahi qui pourrait vaciller. Et avec lui, une partie de l’écosystème télécoms français.

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