Climat : El Niño et la Niña changent de définition pour suivre la hausse des températures

Ce glissement discret dans la nomenclature révèle une vérité plus large : à mesure que le réchauffement progresse, nos repères s’effacent.

Publié le
Lecture : 3 min
Réchauffement climatique : encore un record battu pour juin 2024 !
Climat : El Niño et la Niña changent de définition pour suivre la hausse des températures | www.nlto.fr

En février 2026, une annonce passée presque inaperçue hors des cercles spécialisés a pourtant marqué un tournant discret mais majeur dans la manière dont nous racontons le climat. La National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), référence mondiale en matière de surveillance climatique, a décidé de modifier la façon dont elle définit et « labellise » les épisodes d’El Niño et de La Niña.

El Niño et La Niña : des phénomènes connus, mais qui évoluent

Depuis des décennies, les climatologues s’appuient sur un indicateur central pour identifier ces phénomènes : l’écart de température de surface de l’océan Pacifique équatorial par rapport à une moyenne calculée sur trente ans. Lorsque cet écart dépasse +0,5 °C pendant plusieurs mois, on parle d’El Niño ; lorsqu’il descend sous -0,5 °C, il s’agit de La Niña. Ce système, apparemment simple, repose sur une idée fondamentale : l’existence d’une « normale » climatique relativement stable. Or cette normalité est en train de disparaître.

Le problème est moins la variabilité naturelle du climat que l’élévation continue de la température de fond des océans sous l’effet des émissions de gaz à effet de serre. Les océans absorbent plus de 90 % de l’excès de chaleur lié au réchauffement global. Résultat : la ligne de base sur laquelle on mesurait les anomalies s’est déplacée, explique Euronews. Comparer les températures actuelles à une moyenne récente ne permet plus de distinguer clairement ce qui relève d’une oscillation naturelle du système climatique et ce qui relève du réchauffement structurel de la planète.

La NOAA lance une révision méthodologique majeure

C’est dans ce contexte qu’intervient la révision méthodologique de la NOAA. Les scientifiques ont introduit une approche dite « relative », destinée à mieux isoler la variabilité interne du système océan-atmosphère du signal de réchauffement à long terme. Autrement dit, il ne suffit plus de mesurer si l’océan est plus chaud que la moyenne ; il faut désormais corriger cette moyenne pour tenir compte de la tendance générale au réchauffement. Cette évolution technique pourrait sembler marginale. Elle est en réalité lourde de conséquences.

D’abord parce qu’elle modifie la fréquence apparente des événements, relaye Reuters. Dans un océan plus chaud en permanence, certaines anomalies autrefois qualifiées d’El Niño pourraient désormais être considérées comme neutres. À l’inverse, certaines situations pourraient être reclassées différemment. Cela ne signifie pas que les phénomènes disparaissent ou se multiplient soudainement, mais que notre manière de les nommer et de les compter change.

Ensuite parce que les années 2023 à 2025 ont battu des records de température mondiale, avec une succession de mois au-delà de 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle. Le basculement rapide d’une triple La Niña, qui a duré de 2020 à 2023, vers un El Niño marqué a contribué à ces pics thermiques. La variabilité naturelle a agi comme un amplificateur d’un système déjà surchauffé.

Pourquoi changer les définitions ?

Les scientifiques ont dû répondre à une question sensible : dans quelle mesure ces records sont-ils liés au cycle naturel, et dans quelle mesure traduisent-ils une accélération du réchauffement anthropique ? En ajustant la définition d’El Niño, ils cherchent à éviter les confusions, mais ils alimentent aussi un soupçon chez certains observateurs : change-t-on les règles pour que les données « collent » au récit ?

Les climatologues défendent l’inverse. Selon eux, ne rien changer serait scientifiquement malhonnête. Continuer à utiliser une référence obsolète reviendrait à masquer une partie de la réalité. Dans un monde où la température moyenne augmente rapidement, une anomalie de +0,5 °C n’a plus la même signification qu’il y a quarante ans. L’outil doit évoluer avec le système qu’il mesure. Cette adaptation méthodologique est comparable à celle opérée dans d’autres domaines scientifiques lorsque les conditions de base se transforment.

Mais les inquiétudes demeurent. Elles sont d’abord politiques. El Niño et La Niña ne sont pas de simples termes techniques : ils structurent les prévisions agricoles, les marchés de l’énergie, les politiques d’assurance, la gestion des catastrophes naturelles. Modifier leur définition peut avoir des effets en cascade sur la perception du risque et sur les décisions économiques. Si un épisode n’est plus officiellement qualifié d’El Niño, certaines alertes saisonnières pourraient être formulées différemment.

Elles sont aussi culturelles. Depuis des décennies, El Niño incarne dans l’imaginaire collectif l’idée d’un dérèglement ponctuel, d’une perturbation temporaire du climat. Or le réchauffement climatique brouille cette distinction entre l’exceptionnel et le permanent. Lorsque la chaleur record devient la norme, la frontière entre variabilité naturelle et changement systémique s’efface. En ajustant les critères, les scientifiques reconnaissent implicitement que nous ne vivons plus dans le même régime climatique que celui du XXe siècle.

Ce glissement discret dans la nomenclature révèle une vérité plus large : à mesure que le réchauffement progresse, nos repères s’effacent. Les seuils, les moyennes, les anomalies, tout ce qui servait à distinguer l’ordinaire de l’extraordinaire, se déplace.

Laisser un commentaire