Concomitances, circonstances et conséquences (exercices de conscience critique)
Pour le dire autrement, il s’agit ici de faire des pas de côté, voir le sens de la relation, le sens des mots, sortir d’une « pure » intellectualité non pas pour contredire, encore moins dénoncer ou révéler ce qui serait la Vérité, mais ouvrir sans cesse la conscience à ce qui nous entoure. Se donner les moyens de penser autrement, prendre le risque de penser indépendamment des valeurs portées par l’environnement social.
Là où l’esprit critique analyse, compare, met en perspective, révèle la cohérence ou l’incohérence des faits ou des discours, la conscience s’engage, c’est-à-dire est en acte. Nous savons bien que nos décisions sont le fruit de raison et d’affects, de logique et d’émotions. Et justement, parce que notre fonctionnement n’est pas purement logique ou mécanique, la conscience joue son rôle, à la fois pour évaluer ce que disent la logique et la raison d’une part, et ce que disent nos sentiments, pulsions et affects d’autre part. La conscience critique nous permet donc d’évaluer, de décider, de choisir, de sacrifier même.
Par ailleurs, l’homme n’évacuera jamais le risque, dans sa vie comme dans ses activités, même si d’aucuns pourraient croire que l’on pourra à terme, grâce à l’IA sans doute, y arriver. La science sans cesse nous donne de la maîtrise sur le monde, et sans cesse nous mesurons tout ce que nous ne connaissons pas, tant dans l’infiniment petit que dans l’infiniment grand. Notons ainsi qu’éliminer le risque reviendrait à éliminer le choix puisque tout serait déterminé. Ce serait donc éliminer la liberté. L’inverse n’est évidemment pas vrai : éliminer formellement la liberté n’éliminerait pas pour autant le risque. Or, c’est la conscience qui prend le risque. L’intelligence a sans doute préparé le terrain, peser le pour et le contre, analyser dans les moindres détails, la décision ou l’engagement appartient à la conscience. C’est aussi pour cela que l’avenir n’est pas à confronter l’intelligence humaine à l’intelligence artificielle, mais la conscience à l’intelligence artificielle.
La conscience connait le risque et sait que rien, qu’aucune évolution humaine n’est inéluctable. Et nous savons déjà que lorsque l’homme a réduit ou asservi sa conscience, la barbarie a provoqué son anéantissement. La conscience critique est donc bien ce qui nous permet de résister aux pressions exercées sur nos outils cognitifs et notre fonctionnement psychologique.
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Le progrès en question
Du progrès en art ? Le beau, le laid…
Le beau serait-il donc irrémédiablement ou purement subjectif ? La question déborde là aussi de cet essai, mais, pour ne pas oublier notre environnement d’idéologie marketing, posons la question, avec sans doute un peu de malice consciente, de savoir si un tableau à vingt millions d’euros est plus beau que celui à dix millions ? Peut-être suffit-il d’écarter la question du beau dans l’art ? Autrement dit, le désir de possession et la valeur du marché disent-ils quelque chose sur la beauté ou sur autre chose ? Ou encore, le développement du marché de l’art est-il un progrès ? Si oui, il faut alors savoir comment, pour qui, et surtout si l’expression de ce marché ne vient pas dicter et assigner à l’opinion des avis plus ou moins contraints.
Cet exemple esthétique questionne la notion de progrès. Au-delà du progrès, c’est aussi la question de ce qui serait inéluctable ou non dans la transformation technologique, numérique et connectée du monde. Notre conscience critique est plus que jamais sollicité.
L’inéluctable et l’irréversible
En revanche, l’irréversible nous dit que des retours dans l’évolution humaine sont impossibles. Certes là aussi, sur le plan matériel, nous savons par exemple que lorsqu’une chose unique disparait ou est détruite, cela est définitif. Comme dans l’évolution du vivant : à 50 ans, nous ne sommes plus comme à 20 ans, ne serait-ce que parce que nous avons vécu, appris, mémorisé. Sans doute pouvons-nous aussi penser que l’homme n’oubliera jamais la roue, l’écriture, l’électricité… Mais déjà, ne voyons-nous pas que ce progrès si pratique et si confortable que sont les matières plastiques (issues de la pétrochimie), omniprésentes dans nos vies, n’est peut-être pas irréversible, et qu’il serait même souhaitable qu’il régresse ? Il n’est peut-être pas aussi indispensable qu’on aurait pu le croire. Et nous trouvons déjà des substitutions.
Dans le champ politique et social, on a pu croire, ou du moins espérer qu’après la Première Guerre mondiale il n’y aurait plus jamais de guerre. Du moins en Europe. L’horreur et la barbarie seraient-elles irréversibles ? Était-il inéluctable qu’une seconde guerre mondiale voie le jour ? L’avenir est toujours ce que nous en faisons.
L’humanité avance par l’essai, l’erreur, et recommence en tentant de fairemieux, même si elle ne sait pas toujours tirer les bonnes leçons ou s’en tenir à l’expérience. Sauf cataclysme majeur qui nous échapperait totalement, l’informatique et Internet sont des outils que nous pouvons considérer irréversibles. Nos capacités de communication aussi. Mais le consumérisme ou la mondialisation économique telle qu’elle est engagée ne sont ni irréversibles ni inéluctables comme peut l’être en revanche (irréversible) l’épuisement de certaines ressources naturelles. Si, à l’image du plastique dont la pollution tue le vivant, les ondes radio s’avèrent à terme désastreuses pour la santé, ce qui paraît inéluctable aujourd’hui sera vite réversible. La conscience en revanche pourrait avoir un rôle à jouer. Peut-être aurait-il fallu connecter les consciences avant la 5G ?
Ainsi, face au positionnement qui voudrait que tout ce que l’on peut faire doit être fait, ou encore que ce qui est possible doit advenir et s’imposer, la conscience critique libère et nous émancipe de ces biais cognitifs. Ce ne sont que des schémas dont la nécessité est tout au plus psychologique. En effet, pour que l’esprit critique entre en jeu, encore faut-il s’abstraire de la dépendance relationnelle qui veut nous faire adopter des pseudos certitudes qu’il faudrait partager pour ne pas être exclu du « ce que tout le monde dit… » et qu’il faut donc répéter.
C’est encore l’exemple de Ludwig Wittgenstein dans son Tractatus. « Que le soleil se lèvera demain est une hypothèse » parce qu’il n’y a pas de nécessité logique, seulement une nécessité psychologique. Nous avons vu le phénomène se répéter et nous pensons qu’il se répètera encore. Quand une habitude est partagée, bien fol serait celui qui oserait dire le contraire.
De cet exemple extrême, la conscience critique nous dit que ce qui est faisable n’est pas obligatoire et que si tout peut se faire, tout est choix et peut être fait ou empêché.











