Les derniers chiffres publiés par la Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains (Miprof) confirment en novembre 2024 une progression continue des féminicides conjugaux et de leurs formes associées. Longtemps cantonnée à la sphère militante, la notion de féminicides s’est imposée dans l’arène politique et juridique, en marquant un déplacement du débat vers la responsabilité publique et la prévention systémique. Les données disponibles soulignent non seulement une hausse des morts violentes, mais aussi un accroissement des tentatives, des violences répétées et des suicides forcés liés à l’emprise conjugale, révélant les limites des réformes engagées depuis le Grenelle contre les violences conjugales.
Une montée des féminicides révélatrice d’un échec de prévention
Les chiffres publiés par la Miprof établissent une progression nette des féminicides. En 2023, 115 homicides conjugaux ont été recensés par les forces de sécurité, dont 93 femmes et 22 hommes selon l’Observatoire. En 2024, le total atteint 107 femmes tuées dans un cadre conjugal. Cette hausse, malgré un arsenal juridique renforcé, renvoie à une incapacité institutionnelle à intervenir avant le passage à l’acte. Elle se double d’un volume très élevé de violences pré-homicidaires : 437 tentatives en 2023, puis 270 en 2024, toujours selon la Miprof. L’évolution ne traduit pas un phénomène sporadique mais une violence enracinée.
L’intensification touche aussi les violences invisibles. 773 victimes ont été poussées au suicide en 2023, un chiffre qui grimpe à 906 en 2024. Ce continuum illustre une violence qui se manifeste avant la mise à mort directe. « Toutes les sept heures, il y a une femme que son conjoint ou ex-conjoint tue, tente de tuer, conduit à se suicider ou à tenter de se suicider », rappelle la Miprof. Cet indicateur quantifie une réalité systémique : les féminicides ne constituent que l’aboutissement d’une séquence administrative, sociale et judiciaire défaillante.
Une violence mal prise en charge
Les violences conjugales ne relèvent plus du seul prisme pénal : elles questionnent la capacité de l’État à organiser une chaîne de prévention. En 2023, 270 711 victimes de violences au sein du couple ont été enregistrées, dont 85 % de femmes, une disproportion qui place la relation de domination au cœur de l’analyse. La Miprof constate que ces violences sont répétitives : « Près de sept victimes sur dix déclarent avoir subi plusieurs fois ce type de violences. » Cette récurrence justifie l’intégration du concept d’emprise dans la stratégie publique et l’évolution de la qualification pénale, y compris vers la notion d’homicide conjugal aggravé ou féminicide comme circonstance spécifique.
Les départements les plus touchés sont le Nord, La Somme, le Pas-de-Calais, la Seine-Saint-Denis et la Réunion. L’absence de cette granularité limite la capacité de pilotage public, alors que les dispositifs reposent sur une territorialisation (préfectures, parquets, ARS, collectivités locales). Le phénomène impose une prise en compte plus large des violences intrafamiliales, incluant enfants et ex-conjoints, afin de concevoir des interventions coordonnées.
Politiques publiques : un arsenal renforcé mais sous-utilisé
Depuis 2019, la stratégie publique de lutte contre les violences conjugales et les féminicides repose sur plusieurs dispositifs structurants : bracelet anti-rapprochement, téléphone grave danger, ordonnances de protection, prises de plainte prioritaires, ainsi que l’ouverture de places d’hébergement spécialisées. Toutefois, l’écart entre l’existence juridique des outils et leur activation demeure considérable. Une partie des violences escalade sans intervention faute de signalement initial. La Miprof insiste : « Le repérage et le signalement des violences doivent devenir un réflexe. » Cette injonction vise autant les victimes que les institutions (services sociaux, écoles, médecins, police, justice).
Le blocage se situe souvent dans la chaîne judiciaire : ordonnances mal transmises, absence de suivi, coordination insuffisante avec les parquets et services sociaux. Le gouvernement mise sur la judiciarisation précoce, mais celle-ci suppose un accès fluide aux procédures, une formation accrue des forces de l’ordre et une adaptation des politiques publiques au continuum de violences. En cas de danger immédiat, les dispositifs existants s’appuient sur le 17 ou le 112, tandis que le 3919 assure une écoute nationale spécialisée.








