Grève des agriculteurs : les blocages attendus

Les agriculteurs relancent ce 26 septembre une journée de grèves et de blocages. Au-delà du symbole, l’épisode interroge l’architecture des prix, la compétitivité agro-alimentaire et la stratégie commerciale de la France.

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Greve Des Agriculteurs Les Blocages Attendus
Grève des agriculteurs : les blocages attendus © www.nlto.fr

Ce vendredi 26 septembre 2025, la FNSEA et les Jeunes Agriculteurs orchestrent une nouvelle mobilisation nationale. Les agriculteurs s’organisent en opérations escargot, en blocages ciblés et en actions dans la distribution pour visibiliser un faisceau de revendications où se mêlent pression des importations, inflation normative, rémunération insuffisante et rapports de force au sein des filières.

Agriculteurs : des blocages très visibles, une logistique finement dosée

Un noyau d’environ cent agriculteurs épaulé par une quinzaine de tracteurs s’est posté à Versailles, choix hautement symbolique pour capter l’attention politique nationale. En parallèle, les fédérations départementales ont programmé des ralentissements et des blocages sur des axes structurants en Bretagne, notamment la RN12 et la RN165, avec un pilotage décentralisé. Plus au sud, dans le Muretain, une dizaine de tracteurs a matérialisé la colère locale au moyen de bottes de fourrage et de pneus. On compte une soixantaine d’actions sur la journée.

La grève n’est pas un modèle efficient en agriculture car elle expose directement le vivant et l’outil de production. Les agriculteurs le savent et privilégient désormais des temps courts, à haute visibilité, combinés à des actions « pédagogiques » dans les supermarchés pour expliquer l’écart entre exigences de production et réalités de rémunération. La stratégie est ouverte : « Le sens de cette mobilisation, c’est évidemment attirer l’attention du chef de l’État sur le moment dans lequel nous nous trouvons », a affirmé Arnaud Rousseau, président de la FNSEA.

Il a également évoqué une reconduction hivernale si nécessaire, période jugée plus compatible avec les calendriers culturaux : « On continuera… on reviendra s’il y a besoin cet hiver, à un moment où dans nos champs ça sera plus facile ». Sur le terrain, la tonalité est claire : « Il y aura forcément des barrages… et je sais qu’il y aura des cibles », a prévenu l’éleveur Didier Giraud.

Revendications : importations, normes et prix — le triptyque qui crispe les filières

Premier angle mort, les importations. Les agriculteurs dénoncent des « importations aberrantes » qui pénétreraient le marché européen sans équivalence normative sanitaire, environnementale et sociale, selon l’expression reprise par la FNSEA. L’accord UE-Mercosur occupe la place de catalyseur, non seulement comme vecteur potentiel de volumes sensibles (viandes, sucre, éthanol), mais surtout comme symbole d’une asymétrie perçue entre exigences imposées aux producteurs européens et standards appliqués aux produits importés. Le dossier dépasse le seul prisme agricole : il interroge la doctrine commerciale, la clause miroir et la traçabilité, avec des coûts de contrôle non négligeables pour l’État et la chaîne de valeur.

Deuxième nœud, les revenus. Deux ans après la forte « rébellion des agriculteurs » de 2023-2024, des témoignages convergents décrivent une dégradation persistante. Les marges se compressent sous l’effet combiné des intrants, de l’énergie, des amortissements machines et de l’« inflation normative ». À l’amont, la promesse de prix planchers peine à se concrétiser de façon lisible. À l’aval, la distribution se retrouve sommée de prouver l’équité des relations commerciales.

L’ANIA ajoute un marqueur macro : l’excédent cumulé agro-alimentaire sur sept mois 2025 plafonnerait à 361 M€, un plus bas en 25 ans. Dans le même mouvement, il existe un déficit historique sur la balance strictement agricole. La chaîne française de valeur agro-alimentaire décroche par endroits face à la concurrence, tandis que la demande intérieure reste hypersensible aux prix.

Troisième front, les normes. Les agriculteurs demandent moins des exemptions que des mécanismes de cohérence : équivalence des standards, simplification des procédures, proportionnalité des contrôles, lisibilité pluriannuelle des contraintes environnementales. Dans ce cadre, la FNSEA durcit la rhétorique : « On ne veut plus d’ajustements à la marge ». Pour les observateurs, l’enjeu n’est pas la suppression des objectifs climatiques, mais l’articulation entre Pacte vert, souveraineté alimentaire et résilience des exploitations. À court terme, le coût d’une contrainte mal séquencée peut excéder le bénéfice environnemental attendu si elle provoque des délocalisations de production.

Quels risques opérationnels ?

Des blocages répétés, même de courte durée, perturbent la collecte, la transformation et la distribution sur des chaînes à flux tendu. Un ralentissement sur RN12 ou RN165 recalcule les temps d’acheminement, accroît les coûts de transport et peut provoquer des pertes de qualité sur des produits frais. Le second risque est réputationnel : l’image-prix des produits français pâtit d’un récit de « sur-coûts », alors même que le consommateur reste captif de son pouvoir d’achat.

Or, le soutien public pour les agriculteurs demeure élevé : 72 % des Français exprimeraient soutien ou sympathie pour la journée d’action, selon des mesures d’opinion relayées à l’antenne. Cette donnée contraint les décideurs : elle rend toute réponse purement répressive politiquement coûteuse et pousse à des sorties par le haut, combinant calendrier de simplification, pilotage fin des contrôles et visibilité sur les revenus.

Si la tendance persiste, la contribution nette de l’agro-alimentaire à la balance courante faiblit, tandis que l’empreinte importée — potentiellement plus carbonée — augmente. Cela implique des arbitrages budgétaires et fiscaux : faut-il accentuer les incitations à l’investissement productif ? Recalibrer les aides à l’hectare vers des paiements à la performance climato-environnementale ? Durcir la clause miroir et renforcer la police de l’origine en distribution ? Les arbitrages sur le Mercosur seront lus comme un référendum implicite sur la cohérence de la doctrine commerciale française. D’où l’analyse d’Aurélie Catallo (IDDRI) : « On s’inscrit probablement à l’orée d’une nouvelle séquence de mobilisation », prévient-elle, dessinant un risque de conflictualité prolongée avec les agriculteurs si les réponses restent fragmentaires.

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