Jacques Ellul est sans doute le penseur français le plus prophétique du XXᵉ siècle. À une époque où l’informatique n’existait pas encore, où personne ne parlait d’algorithmes ni d’intelligence artificielle, il avait déjà compris que la technologie ne serait pas seulement un ensemble d’outils, mais une structure autonome capable de remodeler la société, la politique et même la liberté humaine. Son œuvre, longtemps méconnue, apparaît aujourd’hui avec une clarté saisissante : Ellul avait vu venir tout ce que nous vivons.
Une vie singulière et un penseur inclassable
Jacques Ellul naît en 1912 à Bordeaux dans une famille européenne métissée qui lui donne très tôt le goût de l’indépendance intellectuelle. Brillant étudiant, passionné de droit et de sociologie, il s’engage également fortement dans sa vie spirituelle. Résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, chrétien protestant mais critique envers les institutions religieuses, professeur mais marginal dans le monde universitaire, Ellul n’appartient à aucune école, à aucune chapelle, à aucun courant organisé. Cette liberté, que beaucoup lui reprocheront, deviendra la condition même de son œuvre : il pense seul, écrit seul, avance seul. Dès les années 1950, il se fait remarquer par une intuition fulgurante : la modernité ne se comprend pas par la politique ou l’économie, mais par la montée en puissance de ce qu’il appelle « la Technique ». En 1954, il publie La Technique ou l’enjeu du siècle, qui pose les bases de toute sa pensée. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Ellul ne parle pas des machines en elles-mêmes : il décrit une logique, un principe d’organisation, une dynamique qui impose à l’ensemble de la société le règne de l’efficacité maximale. L’homme croit maîtriser la technique, mais c’est la technique qui le modèle. À cette époque, personne n’imagine l’informatique personnelle, les réseaux sociaux ou l’IA. Pourtant Ellul voit déjà que la mécanique industrielle donnera naissance à un système autonome où chaque innovation rend la suivante indispensable.
La Technique, un système autonome qui transforme la liberté
Pour Ellul, la Technique n’est plus un outil au service de l’homme : elle devient un système global qui s’impose à toutes les sphères de la vie. Son autonomie tient au fait que chaque progrès technique appelle et justifie un progrès supplémentaire. L’innovation cesse d’être un choix : elle devient un impératif. La recherche de l’efficacité devient une valeur morale. La vitesse devient une norme sociale. L’optimisation devient une évidence politique. Dans ce monde dominé par la Technique, l’homme moderne n’est pas opprimé par une dictature visible : il est enveloppé par un système qui lui paraît naturel. Plus il utilise des outils perfectionnés, plus il croit être libre ; mais plus il dépend de ces outils, plus les conditions de sa liberté se resserrent. Ellul comprend avec une avance stupéfiante ce que seront les logiques contemporaines : les décisions automatisées, la dépendance aux écrans, la captation de l’attention, la dilution du jugement critique dans un flux continu d’images et d’informations. Il voit aussi apparaître une forme nouvelle de propagande. Dans Propagandes (1962), il montre que la propagande moderne n’est plus un instrument politique grossier, mais une structure systémique qui accompagne toute société technicienne. Elle n’impose pas une doctrine : elle façonne un environnement mental. Elle ne s’adresse pas à l’intelligence : elle agit sur la disponibilité psychique. Elle crée un climat de consensus, une impression de cohérence, un besoin d’adhésion. Aujourd’hui, lorsqu’on observe les bulles informationnelles, les algorithmes qui sélectionnent les contenus, la personnalisation permanente, la confusion entre information et stimulation, on mesure à quel point Ellul avait décrit ce qui deviendrait le cœur de l’écosystème numérique.
Une pensée de la liberté face à l’emprise technique
Contrairement à ce que l’on croit souvent, Ellul n’est pas un réactionnaire nostalgique ni un prophète catastrophiste. Il ne demande pas de renoncer à la technologie ; il demande de comprendre son pouvoir. Il ne prêche pas le retour en arrière ; il défend l’attitude critique qui seule permet de rester humain dans un monde dominé par des systèmes. Pour lui, la liberté n’est jamais donnée : elle se conquiert contre la facilité, contre l’accélération, contre la logique technicienne qui tend à absorber toute décision humaine. La liberté exige un effort de lucidité, la capacité de distinguer ce qui est techniquement possible de ce qui est humainement souhaitable. Elle exige aussi de recréer des espaces non technicisés dans la société, dans la politique, dans la culture, dans la vie intérieure. Ellul, théologien autant que sociologue, insiste sur la dimension spirituelle de cette résistance. Non pas au sens religieux strict, mais au sens d’un refus d’abandonner l’homme à la simple efficacité. La civilisation technicienne n’est pas mauvaise en soi, dit-il ; elle devient destructrice lorsqu’elle devient la mesure de tout. Son œuvre, redécouverte depuis vingt ans, n’a jamais été aussi actuelle. L’IA, la surveillance numérique, la dépendance aux écrans, la fragmentation cognitive, les prises de décision automatisées, la disparition du temps long : tout ce qui occupe aujourd’hui les débats politiques et éthiques avait été anticipé par Ellul. En cela, il demeure l’un des auteurs les plus importants pour comprendre notre époque. Il rappelle que le danger ne vient pas des machines, mais de notre incapacité à interroger ce que nous faisons d’elles, et ce qu’elles font de nous.








