L’allocution télévisée du président français le 5 mars dernier, la réunion extraordinaire du Conseil européen à Bruxelles le lendemain, posent question. Les dirigeants de la vieille Europe semblent se réveiller d’une longue torpeur, celle offerte par un somnifère quelque peu magique et agissant en drogue addictive : le fameux et chimérique bouclier américain. À l’annonce d’une certaine forme de retrait américain, une Défense de l’Europe se mettrait en place.
De quelle Défense s’agit-il et pour quel danger ?
Le président français annonce comme une initiative européenne que des troupes européennes se déploieront en Ukraine après le plan de paix pour en préserver la pérennité. Mais la prise de distance de Washington depuis ce début d’année 2025 imposait en réalité ce choix, qui en ces circonstances, n’en est plus un, mais est bien la conséquence et la mise en pratique d’une décision américaine : le président Trump répète à l’envi qu’il est temps que les Européens payent pour leur propre défense ; par l’annonce de la mise en place de ces forces d’interposition, l’Europe se pensant bien fine, se prétendant indépendante, continue d’illustrer sa vassalité. Elle confirme en substance qu’elle ne pourra plus empêcher le plan de paix comme elle le fit en mars 2022.
Nous payerons donc seuls et au prix fort le déploiement de forces de maintien de la paix qui dans le monde d’hier, étaient mutualisés par les Nations Unies (selon le chapitre VI de sa charte).
On attribue à quelque fanfaronnade de sot la décision trumpienne. Mais le nouveau président américain, qu’il en ait conscience ou pas, suit ce faisant le sens de l’Histoire. Car le temps du modèle de la démocratie à l’américaine s’imposant et avançant sans partage sur la totalité des États est en passe d’être révolu. L’avenir de l’Humanité qu’on le veuille ou non, pour des raisons autant démographiques qu’économiques et politiques, n’est plus le modèle globalisé américain. C’est la multipolarité, avec l’avènement des petits pays du Sud organisés dans les BRICS. Ce déclin de la puissance américaine est inexorable à moyen terme, au point que les néoconservateurs démocrates avaient conscience de ne pas être en capacité de l’empêcher. En ce sens, l’élection de Donald Trump n’a en rien fait basculer le monde dans une nouvelle ère. Elle n’a fait qu’accélérer le processus.
Il ne reste pas moins qu’en termes de protection conventionnelle, les négociations et les annonces de la Maison-Blanche laissent les pays européens à nu. Sans défense, comme un troupeau de moutons après que le berger a décidé de se retirer avec ses chiens, les plantant là en une prairie hostile à la tombée de la nuit. Les dirigeants va-t-en-guerre d’Europe hurlent alors au loup. Parmi les plus actifs, le président Macron nous a dit textuellement :
« La Russie est devenue au moment où je vous parle et pour les années à venir une menace pour la France et pour l’Europe. »
Devons-nous prendre pour argent comptant ces mots destinés à engendrer la peur et la russophobie ? Les Russes vont-ils réellement envahir des territoires de l’Union européenne ? Verrons-nous dans l’année un Vladimir Poutine conquérant défiler sur les Champs-Élysées comme le chef du IIIe Reich allemand le fit en juin 1940 ?
Macron lui-même ne croit pas une seconde à ces sornettes.
La Russie n’attaquera pas, et ceci pour deux raisons majeures. Elle ne le fera pas parce qu’elle n’en a pas l’intention ; elle ne le fera pas, car même si elle en nourrissait le rêve par pure idéologie, elle n’en a pas les moyens.
Le motif d’invasion de l’Ukraine en février 2022 fut d’ordre existentiel : à tort ou à raison, l’exécutif russe considéra la préservation de cette zone tampon comme une nécessité vitale et avait prévenu que ce serait pour lui une ligne rouge. Envahir l’espace européen serait en revanche et sans équivoque, une guerre d’expansion. Jamais dans l’Histoire des Hommes on a vu une nation vieillissante et en déclin démographique envahir ses voisins pour des raisons impérialistes. Jamais dans l’Histoire des États on a vu une Économie en situation de quasi-autosuffisance envahir ses voisins plus dépourvus qu’elle-même en ressources naturelles. Jamais dans l’Histoire des conquêtes humaines on aura vu un autocrate se décider impérialiste passé soixante-dix ans quand il aurait pu le faire dans la force de son âge.
Ainsi la Russie n’a pas les moyens de cette guerre dont on nous agite le spectre sous le nez ; elle n’a pas les possibilités ni humaines, ni politiques, ni économiques de nous envahir. Si une guerre devait avoir lieu entre l’UE et la Fédération de Russie d’ici 2029 comme l’annonce par exemple Berlin, ce serait de notre initiative. Ce que nous ne ferons pas non plus tant que nous n’aurons pas les moyens logistiques de le faire.
Puisque cette guerre contre Moscou est impossible, pourquoi donc attiser les peurs ? Cette obsession de crier au loup – alors que celui-ci n’aspire aujourd’hui qu’au repos et à se reconstruire – revêt indéniablement une certaine forme de populisme. Et on sait que les dirigeants qui s’abaissent à flatter les peurs irrationnelles le font toujours dans un but politique. La guerre est une formidable opportunité d’avancer dans beaucoup de domaines. En l’occurrence, il s’agit d’avancer sur le projet européen globaliste, cette utopie du siècle dernier. Contre le sens de l’Histoire.
Contre le sens de l’Histoire, car l’avenir de l’Humanité aujourd’hui n’a plus rien à voir avec ce qui se dessinait il y a trente ans. Construire l’Europe à cette époque de domination américaine avait un sens. La page du monde américanoïde globalisé se tourne, au profit d’une nouvelle ère émergeant des anciennes colonies occidentales. Pour le monde de demain, qui invente son nouveau système économique sans précipitation, mais avec méthode et détermination, la guerre russo-ukrainienne est le dernier soubresaut d’un vieux monde qui s’étiole.
Les futurs patrons de la planète seront les puissances émergentes qui remplissent aujourd’hui les critères suivants : forte expansion démographique, jeunesse de sa population, croissance élevée et implication dans les institutions internationales innovantes. Les puissances occidentales sont toutes sans exception sorties de ces critères minimums de maintien de la prospérité.
Notre entêtement idéologique en Europe nous empêche de voir, paradoxe humiliant s’il en est, que le seul ancien empire européen à avoir pris la juste mesure du basculement est précisément celui avec qui nous prétendons en découdre très prochainement : la Russie. Si elle maintient son Économie à bon niveau, avec un taux de croissance quatre fois supérieur à celui de la France malgré la guerre (3,6 % contre 0,9 % en 2023), c’est précisément grâce à sa bonne entente avec le Sud global et les futurs patrons de demain.
C’est pourquoi que les Européens doivent désormais payer pour leur propre Défense est à terme une bonne nouvelle. Trump souhaite alléger le bouclier américain ? Que bien lui en fasse. Cela signifie que nous gagnerons les un et les autres en autonomie et que nous sortirons du monde étriqué d’hier, que nous sortirons de notre isolement occidentalocentré. Nous retrouverons peu à peu la capacité de nous défendre, non pas contre Poutine qui est un dirigeant en fin de carrière et dont beaucoup au sein même de son parti Russie Unie le considèrent comme un ventre mou, mais contre tout agresseur potentiel, à l’Ouest comme à l’Est, au Nord comme au Sud.
Mais pour transformer cette mise à nu en avenir radieux, notre indépendance politique et une prospérité économique recouvrée, encore nous faudra-t-il accepter de voir le monde tel qu’il se dessine réellement : la prospérité et le bonheur des peuples européens demain ne passeront pas par une guerre ingagnable contre la Russie. Cela ne sera possible que dans le commerce en bonne intelligence avec les futurs géants de notre monde, les BRICS.
Daniel Monforte
Essayiste, écrivain. « Comprendre l’imbroglio syrien » (Valeurs Ajoutées Éditions)












