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La France face aux réseaux de puissance : reprendre la maîtrise stratégique

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À l’heure où la puissance s’exerce à travers des réseaux d’influence, la souveraineté ne se joue plus uniquement entre États. Christophe Assens analyse les dépendances économiques, numériques et informationnelles qui fragilisent la France, et appelle à une transformation de l’État en acteur stratégique. Il propose enfin une voie ambitieuse : faire de la France un « tiers de confiance » capable de fédérer des réseaux européens de puissance dans un monde plus conflictuel.

Dans votre livre, vous montrez que la souveraineté ne se joue plus seulement entre États, mais au sein de réseaux d’influence. En quoi cette mutation change-t-elle radicalement la stratégie nationale ?

L’ouvrage France : une souveraineté sous influence ? est précédé d’une préface rédigée par Alain Juillet, éminent expert en intelligence économique. Celui-ci précise la définition de la souveraineté nationale : 

 « La souveraineté est un mot dont la définition évolue selon les interprétations. Pour reprendre celle la plus couramment admise, la souveraineté d’un État d’une organisation ou d’une activité repose sur l’exclusivité de sa compétence sur le territoire national et de son indépendance absolue dans l’ordre international. Il est vrai qu’attaquer, réduire ou annihiler la souveraineté impacte directement le pays ou le domaine concerné. De Gaulle reprenant la Constitution, et se souvenant de la Révolution française, disait que la souveraineté nationale c’était la souveraineté du peuple.»

La souveraineté se définie dans la politique française mise en œuvre par des représentants du peuple, au nom du peuple pour défendre les intérêts du peuple. Parmi les intérêts vitaux de la France auxquels sont attachés la population figurent l’alimentation, la santé, l’éducation, la sécurité, l’énergie, les télécommunications, le transport, etc. Dans tous ces domaines, la France est dépendante de ressources, compétences ou soutien diplomatique ou technologique en provenance de l’extérieur du pays. Dans ces conditions, défendre la souveraineté nationale vise à gérer les dépendances extérieures, à contrôler les approvisionnements sans être vassalisé par des pays partenaires, concurrents ou fournisseurs. Ce programme ambitieux impose de faire évoluer la conception de l’État, en changeant de posture : d’un État providence faisant de la redistribution sociale dans un monde relativement fermé et prévisible vers un État stratège défendant les intérêts économiques de la France dans un monde ouvert. Pour cela, il s’agit par exemple : de limiter les dépendances extérieures (brevets, matières premières, finance) ; de localiser le plus possible l’activité industrielle, de se projeter vers les marchés extérieurs pour inverser le pouvoir de dépendance avec les pays tiers ; d’entrer dans la compétition informationnelle en évitant la propagande sur l’opinion publique ; de lutter contre la prédation économique du secteur privé, comme Gemplus dans la fabrication de carte à puce, ou comme Mistral dans l’Intelligence artificielle. 

Vous insistez sur le rôle central des réseaux sociaux et numériques dans la formation de l’opinion. Peut-on encore parler d’indépendance politique sans souveraineté informationnelle ?

Poser la question, c’est déjà y répondre. L’information qui circule sur les réseaux sociaux a pris une telle importance dans nos sociétés contemporaines qu’il est nécessaire d’en maîtriser les flux, d’en contrôler les bases de données, pour demeurer souverain. Dès lors, la souveraineté informationnelle relève de la cyber-sécurité afin d’éviter l’accaparement des données ou la corruption de l’information par ingérence étrangère à partir des réseaux sociaux et numériques. Mais elle oblige aussi à contrôler à l’échelle nationale les autoroutes de l’information comme un bien public, à l’image des infrastructures ferroviaires ou routières. Il s’agit par exemple d’éviter le sabotage des infrastructures de télécommunications sur le territoire national. Sur ces sujets, le problème principal pour la France est d’avoir déléguée la souveraineté numérique aux États-Unis, en raison d’un retard industriel dans l’innovation technologique. En conséquence, l’indépendance politique de la France demeure un vœu pieux dans le champ informationnel, à partir du moment où la technologie de communication dépend d’un fournisseur américain pour le transit, le traitement, le filtrage ou le stockage des données numériques. Suivant cette éventualité, toute entreprise, tout citoyen depuis la France est susceptible d’être exposé à l’extraterritorialité du droit américain qui autorise la surveillance et la captation de données, à partir de l’établissement du Cloud Act. Promulgué en 2018 par Donald Trump, le Cloud Act autorise en effet à fouiller dans les données hébergées dans les serveurs d’autres pays, au nom de la protection de la sécurité nationale américaine. Cela permet de surveiller et de sanctionner à distance les compétiteurs de l’Amérique, dont la France. Avec le retour au pouvoir de Donald Trump en 2024, cette menace se confirme. À partir de février 2026, pour 42 pays dont la France, Donald Trump instaure un contrôle numérique inédit pour les passagers sans visas, qui devront fournir l’historique sur les 5 dernières années des archives sur les réseaux sociaux, avant d’être autorisé à entrer sur le territoire américain.  À travers la dépendance technologique américaine, il n’y a plus besoin de corrompre la sécurité informatique par une cyberattaque pour accéder aux secrets de fabrication industrielle, à la négociation commerciale, aux découvertes scientifiques, aux dispositifs confidentiels de la Défense se situant en France. Il suffit d’associer l’extraterritorialité du droit à la dépendance technologique américaine, pour contraindre particuliers, entreprises et administrations publiques à la soumission volontaire. Dans ces conditions, l’indépendance politique de la France ne peut être restaurée qu’à partir du moment où elle reprend le contrôle propriétaire sur les outils numériques. Nous en sommes loin. Par exemple la DGSI, le service du renseignement intérieur français, vient de renouveler un contrat de sous-traitance pendant les trois prochaines années auprès de la société américaine Palentir, financée par la CIA. À travers ce contrat, la DGSI souhaite utiliser le logiciel Gotham, pour exploiter de gigantesques bases de données afin de répondre efficacement aux menaces sécuritaires. Même si le logiciel utilisé par la DGSI répond aux normes les plus élevées en matière de sécurité, de confidentialité et de gouvernance des données, il renforce aussi la dépendance technique, pour ne pas dire la vulnérabilité de la France à l’égard des États-Unis, en période de bouleversement de l’axe transatlantique.  

La France dispose-t-elle encore d’atouts structurels pour peser dans cette guerre d’influence mondiale, ou a-t-elle déjà décroché ?

La croissance économique se nourrit du libre-échange entre les pays, avec des chaînes d’approvisionnement, de production et de distribution qui s’étendent sur plusieurs continents. Par exemple, la conception d’un téléphone portable démarre dans un laboratoire de recherche, principalement aux États-Unis, en Chine ou en Corée du Sud. La production industrielle en grande série nécessite ensuite d’accéder à des matières premières, comme les terres rares, provenant en particulier d’Afrique (notamment dans les zones de conflit ou de guerre civile), de Chine ou du Canada, voire du Groënland (suivant la fonte des glaces), avant de procéder à l’assemblage du produit fini dans un pays possédant une main d’oeuvre qualifiée à bas coût comme l’Inde ou la Chine notamment. Le produit fini est ensuite distribué dans le monde entier par des circuits logistiques maritimes, aériens ou terrestres (la « route de la soie » réduit de moitié le temps de transport entre la Chine et l’Europe) comportant une multitude d’intermédiaires commerciaux, administratifs, douaniers.  Cette chaîne de valeur mondiale constituée de maillons interconnectés est au cœur des enjeux de compétition : pour contrôler les ressources stratégiques comme les terres rares, pour délocaliser la production et l’investissement sous l’effet des barrières douanières, pour innover avant les autres en développant, en achetant ou en copiant des brevets sur l’IA, pour gagner des parts de marché en subventionnant la production ou en imposant une norme technique, etc. A ce stade de la réflexion, la compétition économique des entreprises sur le marché trouve un prolongement naturel dans la rivalité de puissance des États sur le plan géopolitique et militaire. En conséquence, pour garantir la prospérité économique des entreprises comme enjeu de souveraineté de la France, il convient de réfléchir, sur la manière dont la France est capable de réduire la dépendance économique et politique qu’elle subit à l’extérieur de ses frontières nationales, tout en renforçant à l’international son influence sur les autres pays. En la matière, la France n’exploite pas tous les atouts dont elle dispose, car elle externalise pour partie sa souveraineté économique dans l’Union Européenne (65% des textes de loi), et sa souveraineté militaire dans l’OTAN. Elle est donc tributaire de décisions collégiales à l’international. Si ces décisions aboutissent à un consensus respectant l’intérêt de la France, il n’y a pas de problème. Par contre, lorsque le multilatéralisme est dévoyé, il faut se poser des questions. En effet, dans le multilatéralisme européen, les décisions collégiales sont plutôt favorables aux intérêts économiques de l’Allemagne au sein de l’UE et aux intérêts géopolitiques des USA au sein de l’OTAN. Autrement-dit, la France dilue sa souveraineté dans des organes qui favorisent l’influence d’autres États nations à son détriment. Cette situation ne peut pas durer.     

Vous critiquez une forme de naïveté stratégique française. Est-elle culturelle, institutionnelle ou idéologique ?

La naïveté stratégique française résulte d’un conditionnement idéologique de longue date qui prend naissance à la gauche de l’échiquier politique, avec une aversion idéologique pour les questions sécuritaires et l’économie de marché, à l’exception de la gauche souverainiste. Pourtant, l’économie et la Défense sont au cœur des stratégies de puissance à notre époque. Il y a donc une contradiction entre un monde de plus en plus capitaliste, pour ne pas dire impérialiste, et une France qui s’enferme depuis plus de 40 ans dans le socialisme. En effet, depuis l’élection de François Mitterrand en 1981, la France s’est convertie à une politique socialiste fondée sur la redistribution pour réduire les inégalités, à partir d’un « État providence » interventionniste qui dépense sans compter l’argent du contribuable. Cet extrait de l’autobiographie de l’amiral Pierre Lacoste illustre les dérives de « l’État providence », jamais remises en cause lors des alternances politiques à la droite de l’échiquier :  

    « Un samedi du mois de juillet, le ministre fut convoqué chez le Premier ministre à Matignon pour faire le point sur la gestion de la sécheresse. Yvon Bourges exposa le dispositif mis en place et les bons résultats obtenus. Jacques Chirac l’interrompit : Comment ! Vous faites payer les paysans ! C’est hors de question ! D’un trait de plume, tout ce que nous avions fait fut supprimé ! Tard dans la nuit, le ministre et moi avons annulé toutes les instructions précédentes aux commandants de région militaire. Quelques jours plus tard, le Premier ministre décrétait l’impôt sécheresse, un pactole distribué aux agriculteurs. Il semble qu’il y ait eu beaucoup d’abus, beaucoup de petits malins en ont profité indûment. Les énarques devenus politiciens sont prisonniers d’un mode d’éducation, d’un mode de pensée fondé sur la prééminence d’un État qui règle toutes les affaires, et qui bon prince subventionne. Quelle démagogie ! » Dites merci à l’État et surtout remerciez celui qui représente le parti politique tenant les rênes du pouvoir. » Pierre Lacoste (1997), Amiral Lacoste : un amiral au secret, Éditions Flammarion.

    Pour expliquer la pérennité de « l’État providence », il faut également souligner le rôle de « l’État profond » incarné par la haute administration publique. À la faveur du poids des corporations pour procéder aux recrutements par cooptation, la haute administration, incarnée notamment par le Conseil d’État, le Conseil Constitutionnel, ou la Cour des Comptes, se projette majoritairement dans le socialisme.  Les contre-pouvoirs juridiques se convertissent aussi à la doctrine socialiste, à travers des institutions comme le syndicat de la magistrature. De même, la plupart des médias, des universités et des corps intermédiaires s’accordent à critiquer le capitalisme, l’ordre sécuritaire ou le patriotisme, en prônant la déconstruction de la société au nom du progrès. Aujourd’hui, dans le nouvel ordre mondial, il est évident que le réveil de la France est brutal. En effet, la stratégie de puissance, déployée par la Chine, la Russie, les USA, ne s’embarrasse pas des leçons de morale inspirée par l’utopie Trotskiste, Marxiste ou Léniniste. Au contraire, cette stratégie fondée sur la reconstitution des empires, remet sérieusement en question le confort précaire de « l’État providence ».

    Vous proposez l’idée d’une France « tiers de confiance ». Est-ce une posture réaliste dans un monde de plus en plus conflictuel ?

    Dans le nouvel ordre mondial, les gros mangent les petits ! À partir du moment où le multilatéralisme et le droit international sont remplacés par la force militaire pour contester des territoires à Taïwan au Groënland, au Vénézuela en Iran ou pour accaparer des ressources en Ukraine, en Afrique, le monde devient en effet plus conflictuel. Pour survivre dans ce monde dangereux, que doit faire la France ? La France possède une taille trop petite pour résister seule face aux géants de l’ordre mondial. Dans ces conditions, elle doit augmenter ses capacités d’action et de négociation par la coopération avec d’autres pays européens. Bâtir une stratégie de réseau afin d’obtenir une puissance supranationale militaire et économique de taille mondiale, doit servir de projet stratégique pour la France dans les années à venir. Pour bâtir la stratégie de réseau avec d’autres pays européens qui partagent les mêmes enjeux géopolitiques, la France possède un atout. C’est le seul pays disposant à la fois d’un poids économique important et d’une véritable indépendance militaire avec la dissuasion nucléaire. Dans ces conditions, la France pourrait jouer le rôle de tiers de confiance pour élaborer une stratégie de puissance à l’échelle européenne, comme je l’explique et le détaille dans l’ouvrage « France une souveraineté sous influence ? » :

      « Dans un réseau comme l’union européenne ou l’OTAN, l’objectif n’est pas d’incarner une suprématie avec la volonté de dominer les partenaires, mais de jouer le rôle d’un tiers de confiance en cherchant à unir les forces sans soumettre. Le tiers de confiance correspond au rôle joué par exemple par un influenceur sur les réseaux sociaux. De quoi s’agit-il ? Pour devenir tiers de confiance dans un réseau, il faut être en mesure de piloter l’action collective, non pas en détenant un pouvoir de subordination, mais en exerçant un pouvoir d’influence reconnu par les autres. »

      Le rôle du tiers de confiance consiste à créer des ponts entre le volet économique et militaire, en rapprochant les intérêts vitaux des différents partenaires dans un consensus politique continental. L’intérêt vital d’une Europe puissance doit servir de boussole. Pour cela, la coopération dans un réseau européen ne peut aboutir qu’à condition de préserver la souveraineté nationale de chaque pays, et d’éviter l’écueil de la fusion dans une Europe fédérale. C’est la raison pour laquelle, la stratégie de réseau en Europe doit reposer sur un tiers de confiance et non pas sur un État dominateur ou sur une administration sclérosante, afin de sortir du cloisonnement économie/Défense, qui ne profite qu’aux USA au sein de l’OTAN, ou aux Allemands au sein de l’UE. La France doit être volontaire pour initier de nouveaux projets de coopérations internationales qui ont forgé la réputation de l’Europe, dans le domaine aéronautique, spatial, diplomatique ou militaire.

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