En reprenant une petite entreprise française, Élysabeth Benali-Léonard pensait prolonger une aventure industrielle prometteuse. Elle y découvre pourtant une tout autre facette : celle d’une guerre économique silencieuse, où s’entremêlent intérêts industriels, réglementaires et financiers. Son récit met en lumière la réalité d’un système capable d’écarter une dirigeante qui croyait simplement défendre un savoir-faire national. A l’occasion de la sortie de son livre chez Valeurs Ajoutées Éditions, nous avons rencontrés Mme Benali-Léonard dans une interview exclusive.
On parle beaucoup de « guerre économique » : à partir de quel moment avez-vous compris que ce n’était pas un concept abstrait mais une réalité opérationnelle ?
Je l’ai compris lorsque nous avons été percutés. Comme malheureusement un certain nombre d’entreprises. Mais venant de reprendre celle-ci, je n’avais pas mis en œuvre les outils et les armes pour nous défendre. Je disposais de très peu, voire aucune veille. Je n’avais pas de cartographie des acteurs, pas de notion des rapports de force en présence, ni qui étaient nos alliés, qui étaient nos adversaires, et pourquoi. Je n’avais pas de moyens d’anticipations, de relais de renseignement notamment dans des pays clés, les premiers qui avaient dupliqué notre norme, et ceux dont les échos indiquaient un basculement. Dans les faits, de manière très concrète, la guerre économique s’est traduite par une érosion des commandes et une chute des appels d’offres et des devis. Mais c’était fallacieux parce que ce que j’appelle une érosion masquait une future dégringolade, c’est-à-dire que le marché, notamment à l’international, sensibilisé par les rumeurs de future disparition du produit par le retrait de sa norme, constituait des stocks. Les distributeurs de matériel électrique ou bureaux d’ingénierie avaient obtenu des projets de construction, réfection, ou rénovation qui allaient intervenir dans les mois et années suivantes, mais n’auraient plus la possibilité d’acheter le produit puisqu’ils seraient supprimés. Donc ils commandaient en quantité le produit, et les ratios de vente de la profession n’étaient en aucun cas le reflet de l’évolution du marché, mais au contraire, de son extinction annoncée. Mes indicateurs étaient biaisés, et je l’ignorai.
Votre parcours montre que cette guerre touche aussi les PME industrielles. Pourquoi sont-elles particulièrement vulnérables ?
Je pense qu’elles sont vulnérables parce qu’elles sont insuffisamment préparées, insuffisamment sensibilisées, acculturées aux outils de l’intelligence économique. Et aussi parce qu’elles sont trop seules. Parce que les dirigeants sont trop seuls. Lorsqu’on prend le sujet sur une faible granulométrie, à l’échelon communal ou départemental où se situe une entreprise : quels sont ses liens avec l’écosystème des collectivités et de l’état ? Trop faibles, ou inexistants. En fait, un chef d’entreprise voit les élus au moment des élections, et les services de l’état au moment où il y a un problème, un retard de paiement à l’URSSAF, au trésor public, ou un risque de dépôt de bilan. Combien d’entreprises sont visitées par mois, ou plutôt par an par leurs interlocuteurs de la part de la DREETS, de la Préfecture, de la Région ? Très rarement, ou jamais. Elles le sont pour une inauguration ou à cause d’un problème majeur. Pour quelle raison cette absence de tout lien opérationnel ? Un maillage relationnel beaucoup plus étroit, qui plus est, au titre des soutiens financiers qui sont octroyés permettrait de coupler une politique territoriale aux besoins de son industrie, d’être en veille des alertes, en amont des opportunités. De faire que le Chef d’entreprise se sentirait peut être un peu plus compris (en tout cas les petits chefs d’entreprises de TPE-PME), et qui permettrait à l’état de mesurer autrement que par des questionnaires en ligne, la température et les signaux faibles.
La bataille des normes semble centrale dans votre histoire. Est-ce aujourd’hui l’un des champs majeurs de l’affrontement économique international ?
Pour moi oui. Avec le droit bien sur. Le droit en premier, qui est le premier et dernier rempart construit par les hommes, et qui vaut pour l’économie, ce qu’en disait Bourdieu pour la Société : Le droit est la forme par excellence du discours agissant, capable, par sa vertu propre, de produire des effets.
Les normes produisent un effet premier : Elles sont à la manœuvre, quasiment première, pour ouvrir, ou pour fermer un marché. J’ai essayé d’expliquer mon propos dans un article d’une revue, la R2IE, l’an passé en décrivant la norme comme une arme de puissance : Ce sont des processus documentaires crées pour garantir une qualité et une sécurité des produits et services à l’usage sur le marché. Ils sont construits dans un consensus ou arbitrage collectif de telle sorte qu’ils ont pour vocation de répondre à l’intérêt général. Et une fois promulguées, ces normes peuvent être des guides (servant d’orientation) ou servir de point d’appui pour légiférer sur l’utilisation de tel ou tel dispositif. Une norme incendie va être rendue obligatoire par un arrêté et ainsi prescrire des extincteurs, et détecteur de fumée. Les leaders du marché -par exemple des détecteurs de fumée- vont par l’appui de la règlementation et de la norme, ‘’bénéficier ‘’d’un marché ‘’prescrit’’ par la règlementation, et les consommateurs, être surs de ne pas acheter de produits dangereux ou inefficaces. Un produit alimentaire va devoir pour être mis sur le marché, avoir souscris aux tests laboratoires prescrits par une norme donnée. Les normes -produit notamment- ont une vertu : celle de la qualité et de la sécurité. Ainsi promulguées, elles sanctuarisent un marché, national, européen, mondial par leur contenu, puisqu’elles en recommandent et prescrivent l’utilisation, et elles assurent dans la société un cadre structurant en terme de sécurité des équipements, des exigences de contrôle…
Lorsqu’une solution innovante ou disruptive par rapport à un marché existant apparait sur le marché, avec une norme nationale par exemple (c’est de plus en plus difficile, car il faut maintenant un aval européen ou international), si celle-ci peu à peu, contrevient à des intérêts divergents, cette architecture de la normalisation, va pouvoir être utilisée par certains de ses membres, les plus puissants financièrement et en terme d’influence. Parce que la norme est un monde de consensus, c’est paradoxalement aussi la loi du plus fort ou du plus influent. Plus vous avez d’interlocuteurs que vous pouvez rallier à votre position, plus au moment des votes, vous avez de chance de gagner, et de faire naitre ou éteindre une norme. Donc dans certains cas, c’est le bon levier.
Donc, il faut dans chaque industrie, être en veille et surtout coopter les postes clés décisionnels, les présidences de comités ou les secrétariats.
Peut-on encore entreprendre sereinement sans culture d’intelligence économique ?
Oui, un peu comme si vous conduisez en voiture sous la pluie sans essuie-glaces.








