Derrière La mine de l’Allemand perdu et Le spectre aux balles d’or se cache l’une des légendes les plus obsédantes de l’Ouest américain. Une mine d’or invisible, un immigrant allemand taciturne, des cartes gravées dans la pierre, des chercheurs qui disparaissent. Bien loin du simple folklore, la Lost Dutchman’s Gold Mine est une histoire de rumeur, de cupidité et de presse, où la frontière entre le réel et la superstition finit par s’effondrer.
Aux origines d’un mythe américain
La légende de la Lost Dutchman’s Gold Mine prend racine dans les Superstition Mountains, à l’est de Phoenix, un massif désertique dont la réputation dangereuse est solidement établie dès la fin du XIXe siècle. Dans ce décor minéral hostile, les récits de mines perdues se multiplient, mais l’une d’entre elles s’impose au-dessus de toutes les autres. Elle est associée à un homme bien réel, Jacob Waltz, immigrant allemand arrivé dans l’Arizona à une époque où le territoire est encore mal cartographié et traversé par les flux chaotiques de prospecteurs. Surnommé “le Dutchman” par déformation du mot Deutch, Waltz intrigue par sa discrétion et par l’or qu’il semble posséder sans jamais révéler sa provenance. Il affirme connaître l’emplacement d’une mine exceptionnelle, cachée dans les Superstition Mountains, et s’y rend toujours seul, refusant obstinément d’y conduire qui que ce soit, ce qui alimente rapidement les rumeurs de secret, de trahison et de violence.
Une confession, puis la presse
En 1891, Jacob Waltz meurt après avoir été soigné par Julia Thomas, à qui il aurait confié, sur son lit de mort, l’existence de la mine et des indications pour la retrouver. Ces indications restent floues, imprécises, mais suffisamment crédibles pour pousser Julia Thomas à vendre ses biens et à monter une expédition avec deux frères allemands, les Petrasch. Leur échec est total, mais l’histoire aurait pu s’arrêter là sans l’intervention décisive de la presse américaine. En 1895, un article publié dans le San Francisco Chronicle structure définitivement le récit, y ajoutant des éléments spectaculaires comme Weaver’s Needle, la famille Peralta et l’idée d’un massacre ancien. À partir de ce moment, la Lost Dutchman cesse d’être une rumeur locale et devient un mythe national, repris, enrichi et transformé par chaque nouvelle génération de chercheurs d’or, d’aventuriers et d’escrocs.
La mine qui tue et la fascination durable
Ce qui distingue la Lost Dutchman des autres légendes de mines perdues, c’est son lourd tribut humain. En 1931, la disparition d’Adolph Ruth, dont le crâne est retrouvé des mois plus tard avec ce qui ressemble à un impact de balle, propulse définitivement la légende dans l’imaginaire collectif américain. D’autres morts et disparitions suivront, souvent dans des conditions attribuées à la violence du terrain mais parfois enveloppées de soupçons plus sombres. Cette accumulation de drames transforme la mine en une obsession dangereuse, où la superstition devient un moteur psychologique plus puissant que l’or lui-même. C’est précisément cette dimension que Jean-Michel Charlier et Jean Giraud exploitent dans Blueberry, en faisant de la mine un révélateur de la folie humaine, où la peur, la rumeur et la mise en scène du surnaturel suffisent à déclencher la violence, sans qu’il soit jamais nécessaire de prouver l’existence réelle du trésor.












