Il fut un temps où gouverner voulait dire durer. Aujourd’hui, la France donne l’impression inverse : des majorités fragiles, des réformes improvisées, des promesses aussitôt contredites. Le pays vit au rythme des équilibres précaires, sans direction claire ni horizon. Et cette instabilité politique, devenue permanente, a contaminé le reste : la fiscalité, la réglementation, l’économie tout entière. Quand le pouvoir hésite, les règles changent. Et quand les règles changent sans cesse, plus personne n’investit avec confiance.
Pour un chef d’entreprise, la France est devenue un terrain mouvant. On a encouragé hier les holdings pour favoriser la transmission et l’investissement ; on les soupçonne aujourd’hui d’évasion. Les SARL étaient hier un modèle de simplicité et de souplesse ; les dividendes y sont désormais taxés comme des salaires. Quant à l’IFI, il devait viser les rentiers oisifs, mais il frappe parfois des actifs utilisés pour de véritables activités professionnelles : un marchand de biens ou un opérateur immobilier paie l’impôt sur ses immeubles d’exploitation, là où un avocat ou un artisan en est exonéré. L’administration confond ce qui relève du patrimoine et ce qui relève du métier. C’est le signe d’un pays qui ne comprend plus l’économie qu’il prétend réguler.
Chaque quinquennat, il faut tout réécrire : statuts, structuration, fiscalité. C’est devenu un cycle absurde où l’on invente sans cesse de nouveaux dispositifs, aussitôt corrigés, remplacés ou supprimés. Un concours permanent d’ingéniosité fiscale où chacun ajoute sa taxe, son abattement, sa dérogation. Cette créativité incessante n’est pas synonyme d’efficacité : elle traduit une instabilité chronique et un manque de confiance dans la durée.
Et pourtant, l’économie repose d’abord sur la psychologie. Si l’État change les règles du jeu tous les deux ans, comment espérer que des jeunes osent se lancer ? Ce n’est pas le capital qui manque, c’est la confiance. Ceux qui entreprennent en France le font souvent par passion ou par attachement, malgré tout. Mais les plus jeunes, les plus libres, regardent ailleurs. Ils se disent que commencer ici, c’est s’exposer à être d’abord célébré, puis crucifié. On adore le jeune entrepreneur qui travaille dix-huit heures par jour, qui dort peu, qui mange des pizzas froides en croyant à son projet. Mais dès qu’il réussit, dès que sa société dégage des bénéfices, on le soupçonne, on le taxe, on le caricature en profiteur. La réussite, en France, reste une faute sociale.
L’État n’est pourtant pas un spectateur extérieur à la vie économique : il est, de fait, l’associé de toutes les entreprises. Par l’impôt sur les sociétés, il détient une part fixe de 25 % des profits. Un associé lourd, incontournable, qui ne participe pas à l’effort ni au risque, mais qui perçoit automatiquement sa part du succès. En retour, il devrait se comporter en partenaire responsable : donner de la visibilité, stabiliser les règles, encourager la croissance. Or il agit souvent en prédateur, changeant sans cesse les conditions du pacte pour répondre à la mode politique ou à la colère du moment.
Ce déséquilibre détruit la confiance et nourrit la lassitude. La France reste un pays d’une vitalité rare, plein d’intelligence et de courage. Mais elle est rongée par une passion maladive pour l’égalité, qui finit par confondre justice et nivellement, mérite et soupçon. Tant qu’elle continuera à traiter la réussite comme une menace et la stabilité comme un privilège, elle ne fera qu’épuiser ceux qui créent, décourager ceux qui innovent et faire fuir ceux qui auraient voulu commencer ici.
La République de l’instabilité ne produit ni justice ni croissance. Elle ne produit qu’une chose : la fatigue de ceux qui, malgré tout, continuent à y croire.








