Nous avons récemment publié un article consacré aux gouvernements pétainistes et à la réalité du régime de Vichy. Cet article a suscité un grand nombre de réactions et beaucoup d’intérêt. Il a également montré que certains Français ont encore du mal à affronter la complexité de la réalité historique et préfèrent un récit simplifié qui les conforte. La question de la Résistance française relève du même phénomène. Dans l’imaginaire collectif, elle est souvent présentée comme un mouvement dominé par les communistes avec la fable des 75 000 fusillés. En réalité, la Résistance fut un phénomène profondément pluraliste et national. Comprendre d’où venaient réellement les résistants permet de mieux éclairer l’histoire de la France occupée et de dépasser certains mythes construits après la guerre.
Les débuts d’une Résistance militaire et conservatrice en 1940-1941
Les premières formes de Résistance apparaissent immédiatement après la défaite de juin 1940. À ce moment-là, la Résistance n’est pas encore un mouvement de masse. Elle est le fait de réseaux très réduits composés essentiellement d’officiers, d’anciens militaires, de fonctionnaires patriotes et de cadres issus des élites administratives ou sociales. Dans ces premières années, la sociologie politique de la Résistance est largement marquée par des milieux conservateurs et patriotes. De nombreux officiers refusent la défaite et considèrent l’Occupation allemande comme une atteinte insupportable à l’indépendance nationale. Cette première Résistance est donc souvent militaire, structurée autour de réseaux de renseignement, de filières d’évasion et de contacts avec Londres. Plusieurs figures importantes proviennent de milieux nationalistes ou monarchistes. Gilbert Renault, connu sous le nom de colonel Rémy, monarchiste influencé par l’Action française, fonde l’un des principaux réseaux de renseignement de la France libre. Jacques Renouvin, ancien militant nationaliste, organise les groupes-francs du mouvement Combat. Henri Frenay, officier conservateur et anticommuniste avant la guerre, devient l’un des fondateurs de ce même mouvement. Pierre de Bénouville, issu d’un milieu nationaliste, joue également un rôle central dans les réseaux clandestins. Dans ces premières années de la guerre, la Résistance est donc largement structurée par des milieux militaires, conservateurs et patriotes, avant de s’élargir progressivement à d’autres courants politiques.
Une Résistance politiquement plurielle
À mesure que la guerre avance, la Résistance se développe et attire des Français issus d’horizons politiques très divers. On y trouve des gaullistes, des socialistes, des radicaux, des communistes, mais aussi un nombre significatif de conservateurs, de catholiques sociaux, de monarchistes et d’anciens militants nationalistes. Des réseaux entiers regroupent des résistants issus de ces milieux. Parmi eux figurent des monarchistes influencés par la tradition maurrassienne, des catholiques engagés dans les mouvements sociaux et des patriotes issus des ligues des années 1930. Leur motivation principale n’est pas idéologique mais nationale. Pour ces hommes et ces femmes, l’occupation du territoire par l’Allemagne constitue une humiliation et une atteinte à la souveraineté de la France. Les historiens estiment aujourd’hui que ces milieux conservateurs, catholiques et nationalistes ont représenté environ 15 à 25 % des résistants engagés durablement dans la lutte clandestine. Cette présence importante s’explique notamment par le rôle joué par les réseaux militaires, les filières d’évasion et les organisations de renseignement, où l’on retrouve souvent des officiers ou des cadres issus de ces milieux.
L’entrée tardive du Parti communiste dans la lutte armée
Le Parti communiste français joue lui aussi un rôle important dans la Résistance, mais cette participation intervient plus tardivement. En août 1939, l’Union soviétique et l’Allemagne nazie signent le pacte germano-soviétique, un accord de non-agression qui bouleverse les équilibres politiques européens. Pendant près de deux ans, jusqu’en juin 1941, l’Union soviétique reste officiellement liée à l’Allemagne par cet accord. Dans ce contexte, le Parti communiste français adopte une position complexe vis-à-vis du conflit. Il y a quelques cas de résistance mais qui sont isolés. Ce n’est qu’après l’invasion de l’Union soviétique par l’Allemagne en juin 1941 que les communistes entrent massivement dans la lutte clandestine contre l’occupant. À partir de ce moment, ils organisent des structures armées efficaces, notamment les Francs-tireurs et partisans, qui multiplient les sabotages, les attentats et les actions de guérilla urbaine. Leur rôle devient particulièrement visible à partir de 1942 et surtout en 1943, lorsque la Résistance se généralise dans tout le pays.
La construction d’un récit mémoriel après la guerre
Après la Libération, la mémoire de la Résistance devient un enjeu politique majeur. Dans ce contexte, le Parti communiste développe l’image du « parti des 75 000 fusillés », une formule qui va marquer durablement l’opinion publique. Cette expression vise à symboliser l’ampleur du sacrifice des militants communistes pendant l’Occupation. Pourtant, les recherches historiques ont montré que ce chiffre ne correspond pas à la réalité des fusillés de la Résistance. Les historiens estiment aujourd’hui qu’environ 4 000 à 5 000 résistants furent exécutés par fusillade par les autorités allemandes en France, toutes tendances politiques confondues. Le chiffre de 75 000 correspond en réalité au nombre total de victimes françaises de la déportation politique et raciale, et non aux seuls résistants fusillés. Cette formule relève donc davantage d’une construction mémorielle et politique que d’une donnée historique précise. Il y avait au total 300 000 résistants formant le cœur de la lutte armée et 1 000 000 de sympathisants.
Une Résistance aux origines politiques équilibrées
Les travaux historiques permettent aujourd’hui de mieux comprendre la sociologie politique de la Résistance. Les estimations les plus couramment avancées indiquent qu’environ 40 % des résistants engagés durablement étaient proches de la mouvance communiste, environ 40 % appartenaient aux réseaux gaullistes ou aux milieux républicains modérés, et environ 20 % provenaient de milieux très conservateurs, catholiques ou nationalistes, soit une fourchette généralement située entre 15 et 25 %. Cette diversité montre que la Résistance française fut avant tout un mouvement national. Elle rassembla des individus issus d’horizons idéologiques très différents, parfois opposés avant la guerre, mais unis par une même volonté : restaurer l’indépendance de la France et mettre fin à l’Occupation. Comprendre cette pluralité permet de dépasser les récits simplifiés et de restituer la véritable complexité historique de la Résistance française.








