La vraie guerre mondiale a peut-être déjà commencé

Publié le
Lecture : 4 min

Le grand malentendu contemporain consiste à réserver le mot “guerre” aux seuls affrontements militaires. En réalité, la rivalité centrale du XXIe siècle prend d’abord la forme d’une guerre de systèmes : contrôle des technologies, captation des ressources critiques, domination industrielle, dépendances numériques et capacité à imposer ses standards au reste du monde.

Les technologies critiques sont devenues ce que furent jadis les détroits, le charbon ou le pétrole : le cœur dur de la puissance

Chaque époque a ses points névralgiques. Au XIXe siècle, c’étaient les voies maritimes, le charbon, l’acier, la maîtrise des empires et du commerce océanique. Au XXe siècle, le pétrole, l’industrie lourde, la finance et la puissance militaire de masse ont structuré la hiérarchie mondiale. Au XXIe siècle, le pouvoir se concentre autour d’un autre noyau : les technologies critiques. Les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, le quantique, le cloud, les satellites, les réseaux, les batteries, les logiciels et les infrastructures numériques ne sont pas des secteurs “d’avenir” au sens banal du terme. Ils sont devenus le socle à partir duquel se définissent la productivité, la supériorité militaire, la surveillance, la dépendance économique et même la souveraineté politique. Une nation qui ne maîtrise pas ces briques clés peut rester riche ; elle devient beaucoup plus difficilement autonome. C’est pour cela que la compétition entre grandes puissances change de nature. Il ne s’agit plus simplement d’exporter davantage que le voisin. Il s’agit de décider qui contrôle les couches essentielles du fonctionnement des autres. Une puissance qui domine les puces avancées, les systèmes d’exploitation, certaines infrastructures cloud, les normes de connectivité ou les plateformes critiques dispose d’un levier incomparable : elle peut ralentir, conditionner ou surveiller la trajectoire technologique de ses rivaux. La guerre technologique est donc une guerre de dépendance organisée. Celui qui tient les nœuds du système n’a pas besoin d’occuper militairement ses adversaires pour peser sur eux. Il lui suffit de contrôler les composants, les normes, les brevets, les machines, les talents ou les goulots d’étranglement industriels. La puissance américaine l’a très bien compris. La Chine aussi. L’Europe, elle, commence à peine à mesurer à quel point son obsession réglementaire ne remplace pas une stratégie industrielle de domination.

Les chaînes d’approvisionnement ne sont plus de simples outils économiques : elles sont devenues des armes stratégiques

La mondialisation heureuse reposait sur une fiction : plus les économies seraient interdépendantes, moins la conflictualité géopolitique serait rationnelle. Cette croyance n’a pas totalement disparu, mais elle a été fracturée par les crises successives. Pandémie, guerre, inflation énergétique, tensions maritimes, rivalité sino-américaine : tout a rappelé brutalement que l’interdépendance n’abolit pas le rapport de force. Elle le déplace. Un livre, devenu une référence sur le sujet, « la guerre économique au 21e siècle » de Christian Harbulot montre bien ce glissement vers les affrontements économiques. Aujourd’hui, la vraie question n’est plus seulement “combien cela coûte ?”, mais “qui contrôle quoi au moment critique ?”. Qui contrôle les terres rares ? Qui raffine ? Qui transporte ? Qui produit les composants clés ? Qui héberge les données ? Qui maîtrise les logiciels industriels ? Qui peut couper, retarder, conditionner ou renchérir un flux essentiel ? Dès que ces questions surgissent, l’économie cesse d’être un espace purement marchand. Elle redevient un champ de bataille. Les sanctions contre la Russie, les restrictions technologiques imposées à certaines entreprises chinoises, les politiques de relocalisation ou de friend-shoring montrent que les États ont déjà changé de logiciel. Ils ne cherchent plus seulement l’efficacité maximale. Ils cherchent à réduire les vulnérabilités stratégiques. Cette évolution est coûteuse, parfois inefficace économiquement à court terme, mais elle obéit à une logique de survie dans un monde où les dépendances peuvent être militarisées. Cela a une conséquence majeure : la fragmentation du système mondial. Nous ne revenons pas nécessairement à deux blocs parfaitement hermétiques, mais à un univers où les États essaient d’organiser des interdépendances sélectives, politiquement supportables, sécuritairement contrôlables. Les entreprises, longtemps convaincues que la géopolitique était un bruit de fond, redécouvrent qu’elle peut restructurer des filières entières. Dans cet environnement, la capacité à encaisser un choc devient presque aussi importante que la capacité à produire au moindre coût. Les économies robustes, redondantes, capables de substitution rapide, d’innovation et de réindustrialisation partielle acquièrent un avantage décisif. Ce n’est pas un détail technique : c’est la définition même de la puissance dans l’âge des chaînes critiques.

Le grand risque pour l’Europe est de confondre puissance normative et puissance réelle au moment où le monde redevient brutalement industriel

L’Europe conserve un atout considérable : son marché, son niveau technologique dans certains segments, ses standards réglementaires, sa capacité à produire des normes qui s’exportent. Mais elle souffre d’un angle mort stratégique : elle a parfois cru que la capacité à réguler pouvait se substituer à la capacité à produire, protéger et imposer. Cette illusion devient dangereuse. Dans une guerre économique et technologique, la norme compte, mais seulement si elle s’appuie sur une base matérielle, industrielle, énergétique et militaire suffisante. Sans cela, la norme risque de devenir un luxe de puissance moyenne. On peut encadrer un marché mondial quand on pèse sur ses infrastructures. On pèse moins lorsqu’on dépend des usines, de l’énergie ou des composants des autres. Le réveil européen passe donc par une révision sévère de ses priorités. Réindustrialiser ne signifie pas revenir au passé ; cela signifie identifier les segments où la dépendance est politiquement insoutenable et reconstruire des capacités. Penser l’énergie comme une question de souveraineté. Penser la technologie comme une affaire de sécurité. Penser la politique commerciale comme un prolongement de la stratégie. Penser la défense comme un garant de crédibilité globale. Bref, sortir d’une vision compartimentée du monde. La rivalité mondiale actuelle est moins spectaculaire qu’une guerre générale, mais elle est plus constante. Elle ne cesse jamais vraiment. Elle se déroule dans les arbitrages budgétaires, les subventions industrielles, les restrictions à l’exportation, la bataille des brevets, la maîtrise des matières critiques, l’attraction des ingénieurs, la sécurité des câbles, des ports, des data centers et des routes maritimes. Une guerre qui n’utilise pas toujours des chars peut néanmoins redessiner la hiérarchie mondiale avec autant de force. Les États qui l’ont compris agissent déjà comme en temps de pré-conflit : ils sécurisent, stockent, filtrent, ciblent, subventionnent, choisissent leurs dépendances. Les autres continuent de parler de compétitivité alors que la question est devenue civilisationnelle : qui gardera la maîtrise de ses outils de vie collective dans un monde où tout peut redevenir coercitif ?

La guerre mondiale du XXIe siècle ne ressemblera peut-être pas à 1914 ni à 1939. Elle peut très bien prendre la forme d’une confrontation diffuse, permanente, industrielle, technologique et financière. Ceux qui attendent une déclaration officielle pour comprendre qu’elle a commencé regarderont le monde avec un temps de retard. Les autres ont déjà compris que la puissance se mesure désormais autant dans les fabs, les data centers et les mines critiques que sur les lignes de front.

Pour approfondir : La guerre économique au 21e siècle, Christian Harbulot, VA Editions

Laisser un commentaire