Depuis plusieurs décennies, une accusation revient régulièrement dans le débat politique français : le Front national, ancêtre direct du Rassemblement national, aurait été fondé par d’anciens Waffen-SS. La formule est souvent utilisée comme un raccourci historique destiné à disqualifier politiquement le parti. La réalité est plus complexe. Si plusieurs personnalités issues de la collaboration figurent effectivement dans les premières structures du Front national en 1972, elles ne sont pas à l’origine du projet. La création du parti est d’abord le résultat d’une stratégie élaborée par des militants d’extrêmes droite (Ordre Nouveau) qui cherchent à doter l’extrême droite française d’un instrument électoral capable de peser dans les institutions.
La naissance d’un projet politique au sein d’Ordre Nouveau
À la fin des années 1960, l’extrême droite française est fragmentée en de nombreux groupuscules militants. La plupart sont issus des recompositions politiques qui ont suivi la guerre d’Algérie et l’effondrement des réseaux favorables à l’Algérie française. Des organisations comme Occident ou Jeune Nation ont été dissoutes par les autorités et leurs militants se retrouvent dispersés dans de petites structures radicales sans véritable influence électorale. C’est dans ce contexte que naît Ordre Nouveau, un mouvement militant structuré qui rassemble une nouvelle génération d’activistes nationalistes. Au début des années 1970, plusieurs dirigeants de ce mouvement commencent à réfléchir à une stratégie différente. L’idée est simple : les groupuscules militants peuvent exister dans la rue ou dans l’activisme politique, mais ils restent incapables de conquérir une représentation électorale. Pour peser réellement dans la vie politique française, il faut créer un parti.
Les véritables concepteurs du Front national
Le projet de création du Front national est principalement porté par deux dirigeants d’Ordre Nouveau : François Duprat et Alain Robert. Tous deux appartiennent à la génération militante de l’extrême droite des années 1960. Ils n’ont aucun passé dans la collaboration ou dans les unités allemandes de la Seconde Guerre mondiale. Leur réflexion est stratégique : ils souhaitent créer une structure politique capable de rassembler les différentes familles de la droite radicale française dans une organisation électorale. L’idée n’est donc pas de créer un nouveau groupuscule, mais une fédération politique capable d’agréger des courants très divers : nationalistes militants, anciens partisans de l’Algérie française, journalistes nationalistes, militants populistes issus du poujadisme et figures plus anciennes de la droite radicale. François Duprat sera assassiné en 1978 et Alain Robert quittera rapidement le FN pour rejoindre le RPR.
La recherche d’une figure politique crédible
Une fois le projet de parti décidé, les dirigeants d’Ordre Nouveau se heurtent à un problème évident : aucun d’entre eux ne possède une notoriété suffisante pour incarner un mouvement politique national. Ils cherchent donc une personnalité capable de donner une crédibilité électorale au nouveau parti. Leur choix se porte sur Jean-Marie Le Pen. Le Pen n’appartient pas aux réseaux militants d’Ordre Nouveau. Son parcours est différent et s’inscrit dans une tradition populiste et parlementaire. Dans les années 1950, il devient l’un des plus jeunes députés de France en étant élu sous l’étiquette du mouvement poujadiste issu de l’Union de défense des commerçants et artisans. Le poujadisme est un mouvement populiste né dans les milieux des commerçants et artisans hostiles à l’administration fiscale et aux élites politiques. Après son passage à l’Assemblée nationale, Le Pen mène un parcours militaire atypique : il s’engage volontairement dans les parachutistes pendant la guerre d’Indochine puis quitte son mandat parlementaire pour participer à la guerre d’Algérie. Cette trajectoire militaire et politique lui confère une certaine notoriété et une image de combattant nationaliste qui intéresse les dirigeants d’Ordre Nouveau. C’est pour cette raison qu’ils décident de lui confier la présidence du nouveau parti lors de sa création en octobre 1972.
Un parti conçu comme une coalition de la droite radicale
Dès l’origine, le Front national est pensé comme une coalition de différentes familles idéologiques. Les travaux des historiens permettent de reconstituer la sociologie politique des premières structures du parti. Environ quarante pour cent des dirigeants viennent directement des milieux d’Ordre Nouveau et de l’extrême droite militante des années 1960. Environ vingt pour cent sont issus des réseaux de l’Algérie française ou d’anciens militaires qui ont participé aux combats coloniaux. Quinze pour cent proviennent du poujadisme et de la droite nationale électorale autour de Jean-Marie Le Pen. Quinze pour cent appartiennent aux milieux de la presse nationaliste et des intellectuels de la droite radicale. Enfin, environ dix pour cent sont issus de milieux collaborationnistes ou où il y a deux anciens des Waffen SS. Cette diversité explique la présence de profils très différents dans les premières instances du parti.
La composition du premier bureau politique
Au moment de sa création, le Front national se dote d’un bureau politique chargé de diriger le mouvement et d’un comité central d’environ cinquante membres. Le bureau politique comprend plusieurs personnalités issues de ces différents courants : Jean-Marie Le Pen en est le président, François Duprat joue un rôle central dans la stratégie et l’implantation du parti, Alain Robert représente les réseaux militants d’Ordre Nouveau, Pierre Bousquet devient trésorier du mouvement, Roger Holeindre incarne les réseaux d’anciens combattants et de l’Algérie française, Victor Barthélemy assure des fonctions administratives dans l’organisation, François Brigneau et Roland Gaucher représentent les milieux de la presse nationaliste, et Léon Gaultier participe également aux premières structures dirigeantes.
Les anciens collaborateurs présents dans les premières structures
Parmi ces dirigeants figurent effectivement plusieurs personnalités ayant eu un passé collaborationniste. Les deux cas les plus souvent cités sont ceux de Pierre Bousquet et de Léon Gaultier. Tous deux se sont engagés très jeunes, autour de vingt ans, dans la Légion des volontaires français contre le bolchevisme, unité française combattant sur le front de l’Est contre l’Union soviétique. Cette formation est ensuite intégrée dans la Waffen-SS au sein de la division Charlemagne. Après la guerre, ils sont condamnés pour leur engagement puis bénéficient des amnisties votées dans les années 1950 qui permettent à de nombreux anciens volontaires de retrouver leurs droits civiques. Au Front national, Pierre Bousquet occupe une fonction importante puisqu’il devient le trésorier du parti et participe à sa structuration administrative. Il restera membre du mouvement pendant de nombreuses années. Léon Gaultier joue un rôle plus politique et intellectuel dans les milieux nationalistes et reste une figure moins centrale dans l’appareil du parti. François Brigneau quant à lui a été milicien. Il s’y est engagé après le débarquement de Normandie.
D’autres personnalités issues de la collaboration
Deux autres figures ayant eu un passé lié à la collaboration apparaissent également dans les premières structures du parti. Victor Barthélemy avait été membre du Parti populaire français dirigé par Jacques Doriot pendant l’Occupation. Après la guerre, il participe à plusieurs tentatives de reconstruction de l’extrême droite française avant de rejoindre les fondateurs du Front national. Roland Gaucher, journaliste engagé dans la presse nationaliste, avait quant à lui été condamné à la Libération pour collaboration avec l’ennemi en raison de son engagement dans des organisations pro-allemandes.
Une minorité dans un comité central d’environ cinquante membres
Malgré leur visibilité historique, ces personnalités représentent une minorité au sein de la direction du Front national. Une minorité bien encombrante aujourd’hui. Le comité central du parti compte environ cinquante membres issus de milieux très divers : militants d’Ordre Nouveau, anciens militaires de la guerre d’Algérie, journalistes nationalistes, militants poujadistes et activistes nationalistes. La majorité des dirigeants appartient à la génération militante des années 1960 plutôt qu’aux réseaux issus de la Seconde Guerre mondiale. Les concepteurs du projet, François Duprat et Alain Robert, n’ont eux-mêmes aucun lien avec la collaboration. Sur la cinquantaine de membres seul deux sont d’anciens Waffen SS.
Pour conclure :
- Non, le Front National n’a pas été créé par d’anciens Waffen SS. Le parti est d’abord conçu par les dirigeants d’Ordre Nouveau, notamment François Duprat et Alain Robert, qui cherchent à donner à l’extrême droite française un outil électoral. La réalité est donc celle d’une mosaïque de courants nationalistes, et non d’un parti né de la collaboration. Jean Marie Lepen n’est même pas à l’origine du projet et n’a rien à voir avec la collaboration.
- Oui, deux anciens volontaires passés par la Waffen SS, Pierre Bousquet et Léon Gaultier, figurent dans les instances du parti en 1972 avec des rôles importants. Un ancien milicien est également au bureau politique. Ce n’est pas glorieux. Mais si on veut être objectif ils représentent une minorité parmi plusieurs dizaines de membres du comité central. La direction initiale est d’ailleurs loin d’être homogène : on y trouve aussi un ancien résistant, Roger Holeindre. Donc non le Front National n’est pas un parti avec une filiation nazie comme certains tentent de le faire croire. En revanche c’est bien une formation conçue initialement pour représenter toutes les mouvances de l’extrême droite.









