Dans la classe de l’école de la République, c’était le grand remue-ménage : il fallait bientôt élire un nouveau délégué. Enfin, “bientôt”… normalement. Parce que Manu, le délégué actuel, n’était pas du tout d’accord pour qu’on en change.
Un matin, il a pris Sébastien le courbut à part, derrière le tableau des conjugaisons. Sébastien, qu’on appelle “le Courbut” parce qu’il fait toujours des courbettes et des petits sourires au maître, a écouté très sérieusement. Manu lui a dit :
— « Écoute, Sébastien, il faut que tu m’aides à repousser les élections. Si on vote maintenant, c’est trop risqué. Y’a trop de bazar dans la classe. Tu comprends ? Il faut du calme, de la stabilité, et surtout, pas d’élection. »
— « D’accord Manu, mais pourquoi moi ? »
— « Parce que t’es le plus obéissant, et si tu m’aides, je te nomme adjoint du délégué. Tu pourras venir t’asseoir à côté de moi pendant les conseils de classe. »
Sébastien a souri tellement fort qu’on aurait cru qu’il avait avalé une lampe de bureau.
Dès le lendemain, il s’est mis à courir partout dans la classe pour expliquer que “ce n’était pas le bon moment pour voter”. Il disait qu’il faisait trop chaud, ou trop froid, ou que la craie était cassée, ou que les stylos n’étaient pas bien alignés, et qu’on ne pouvait pas élire un délégué dans de telles conditions. Le maître, épuisé, a fini par soupirer.
Pendant ce temps, chacun faisait sa petite campagne.
Olivier Fort, lui, avait une idée formidable : la Moyenne pour tous. Son programme, c’était de prendre les notes de tout le monde et d’en faire une moyenne qu’on donnerait à la classe entière. C’était sa seule idée.
— « Comme ça, expliquait-il fièrement, ceux qui ont des très bonnes notes aident ceux qui en ont des mauvaises. Tout le monde sera content, et plus personne ne sera vexé. » Il appelait ça la taxe Bullshitman.
Les bons élèves ont regardé leurs cahiers avec angoisse. Laurent Veauquié, qui était justement premier de la classe, a levé la main d’un air très sérieux et il a expliqué doucement :
— « Si on donne la même moyenne à tout le monde, les bons ne feront plus rien. Ils diront : “À quoi bon aller au tableau ? Ma note ne changera pas.” Et les mauvais compteront sur les bons, et puis tout le monde finira par s’appuyer sur les autres. Alors, à la fin, plus personne ne travaillera, et la classe deviendra complètement nulle. Et puis les bons, eux, iront s’inscrire dans les écoles des villages d’à côté.»
Même si personne n’avait tout compris, ça criait partout dans la classe. Personne n’était d’accord, ça hurlait, et donc Sébastien, lui, continuait ses allers-retours au bureau du maître en disant :
— « Maître, il faut repousser le vote, sinon ça va semer le désordre dans la classe, tout le monde va se disputer, ça va finir en bagarre. »
Marine, elle, voulait le retour de l’ordre et des punitions.
— « Il faut punir tous ceux qui ne travaillent pas ou qui font du bruit ! Et il faut que les élèves des villages d’à côté retournent dans leur école, parce qu’ici c’est la nôtre ! »
Mais Marine avait aussi une idée bien à elle : l’IBN, l’impôt sur les bonnes notes.
— « Ceux qui ont des trop bonnes notes doivent rendre à la classe quelques points. »
C’était astucieux, parce que ça plaisait beaucoup à ceux qui avaient des mauvaises notes. Mais le problème, c’est que si ceux qui avaient des mauvaises notes votaient pour elle, ceux qui avaient des bonnes notes arrêteraient de voter pour elle. Et Marine, qui était très maligne, n’avait pas encore bien compris ça.
Et puis il y avait Jean-Luc Baluchon, qu’on entendait tout le temps, même quand on ne voulait pas. Jean-Luc hurlait sans arrêt, tapait sur son bureau et accusait tout le monde de tricher.
— « Ceux qui ont des bonnes notes, c’est des tricheurs ! Il faut les mettre au coin ! » criait-il.
Et dans la cour, il en profitait pour casser les bancs et donner des coups de pied dans les billes des autres, en disant que c’était « la révolution des récréations ».
Et puis, il y avait aussi Marine Tonelier, rien à voir avec l’autre, qui voulait, elle, une classe plus inclusive.
— « Il faut que tout soit vert, doux et égalitaire. On repeindra les pelouses, on mettra des panneaux pour interdire les remarques vexantes, et chacun pourra être ce qu’il veut : un garçon, une fille, un pigeon, ou une trousse. Et il ne faut surtout pas critiquer les oiseaux, les arbres, ou les autres villages. ». elle voulait ajouter des cours obligatoires sur le climat, sur la planète et sur la gentillesse envers les moineaux. » Elle disait qu’il fallait repeindre les pelouses en vert, interdire de critiquer les arbres, et créer un comité pour surveiller ceux qui disent trop fort qu’ils n’aiment pas les cours de sciences naturelles.
Tout le monde faisait semblant de comprendre, même si personne n’avait tout compris.
Laurent Veauquié, de son côté, ne disait plus rien. Il avait peur de perdre sa place près du radiateur, ce qui est une place stratégique, parce qu’on y est bien en hiver. Alors il préférait se taire et faire semblant d’être d’accord avec tout le monde.
À la fin, rien n’avait changé. Manu était toujours délégué, Sébastien était devenu adjoint, et tout le monde était content, enfin, content à sa manière.
Manu, parce qu’il gardait son badge.
Sébastien, parce qu’il pouvait faire des courbettes à longueur de journée.
Laurent Veauquié, parce qu’il gardait son radiateur.
Marine, parce qu’elle pouvait hurler sur tout le monde.
Olivier, parce qu’il pouvait continuer à inventer des taxes qui ne marchent pas.
Jean-Luc, parce qu’il pouvait crier et casser des trucs.
Et Marine Tonelier, parce qu’elle pouvait réclamer des pelouses plus vertes et des panneaux partout.
La maîtresse, dans son carnet, a écrit :
« Situation politique de la classe : très complexe. Mais tout le monde a l’air ravi que rien ne change. »
Et dans la cour, on a entendu Manu, le délégué, dire fièrement :
— « Moi, je reste. Parce que la stabilité, c’est important pour le bien de la classe ! »
Et tout le monde a hoché la tête, d’un air sérieux, comme si c’était vrai.








