En affirmant que les multinationales comme LVMH « n’en ont rien à faire de l’emploi en France » et qu’elles constitueraient « un handicap », Sophie Binet la secrétaire générale de l CGT ne lance pas seulement une polémique : elle exprime une vision profondément biaisée du rôle de l’entreprise dans la société. Mais le débat ne s’arrête pas là : le mouvement patronal Ethic a déposé plainte contre elle pour « injures publiques », estimant que ses propos relevaient du « mépris » envers l’ensemble des chefs d’entreprise. Elle avait en effet qualifié les patrons de « rats qui quittent le navire ». Ce discours, qui transforme les créateurs de valeur en suspects permanents, témoigne d’une confusion inquiétante entre morale politique, responsabilité économique et mission de l’entrepreneur.
Le faux procès moral fait aux entreprises : une idéologie de la suspicion
Les déclarations de Sophie Binet révèlent un réflexe idéologique ancien : l’entreprise privée serait, par nature, un acteur indifférent au bien commun, obsédé par son profit et méprisant l’emploi. Cette idée, héritée d’une vision de lutte de classes figée, conduit à une faute d’analyse majeure. Car les entreprises, grandes ou petites, ne sont pas des machines abstraites mais des organisations humaines, productrices de richesses, d’emplois, d’innovations, de recettes fiscales, et de stabilité économique pour des millions de familles. Qualifier des groupes comme LVMH de « handicap » pour la France revient à nier l’évidence. Ces entreprises paient des milliards d’euros d’impôts, irriguent toute une chaîne d’approvisionnement locale, soutiennent des centaines de milliers de salariés directs et indirects, exportent le savoir-faire français et financent largement les budgets publics. Il est profondément injuste, et intellectuellement malhonnête, de jeter l’anathème sur ces acteurs sous prétexte qu’ils génèrent du profit. Ce discours procède d’un malentendu systématique : comme si profit et intérêt collectif étaient incompatibles. Comme si le salarié et l’entrepreneur n’étaient pas engagés dans la même aventure productive. Comme si l’argent gagné par l’entreprise était nécessairement soustrait à la société, alors qu’il en constitue l’un des principaux moteurs. En insultant les entreprises, ce n’est pas le patronat que l’on attaque : ce sont les travailleurs eux-mêmes, qui participent quotidiennement à la création de valeur.
L’entreprise n’a ni la vocation ni l’obligation de pallier les erreurs d’un État surendetté
Derrière les propos de Sophie Binet se cache une idée dangereuse : l’entreprise aurait le devoir moral de maintenir, coûte que coûte, l’emploi en France indépendamment des conditions économiques, des décisions politiques ou de la compétitivité du pays. Or c’est précisément l’inverse. Dans une économie saine, chaque acteur a un rôle distinct : l’État organise, la société civile porte les valeurs, et l’entreprise produit de la valeur. Cette tri-articulation, défendue y compris par certains intellectuels de gauche, permet d’éviter les confusions qui conduisent à des attentes irréalistes et à des conflits incessants. Faire de l’entreprise le garant obligatoire de l’emploi national revient à lui attribuer une fonction qui n’est pas la sienne. Quand l’État choisit une politique de dépenses publiques démesurées, quand il prélève massivement sur la valeur créée, quand il alourdit le coût du travail et décourage l’investissement, il est illusoire, et injuste, d’exiger ensuite que les entreprises compensent ces erreurs. Comme le rappelait Milton Friedman, la mission de l’entrepreneur est de maximiser la création de valeur ; c’est ainsi qu’il assure l’emploi, la croissance et la pérennité de l’entreprise. En inversant les responsabilités, le discours politique cherche un bouc émissaire. L’entreprise devient la coupable idéale d’un État qui refuse de reconnaître les effets de ses propres choix. Exiger d’une société privée qu’elle sacrifie sa compétitivité pour rattraper les dérives budgétaires publiques n’est pas seulement absurde : c’est un sabotage économique et qui est contre-productif à terme pour la France.
La France a besoin de ses champions, pas de procès idéologiques
Le plus inquiétant dans l’intervention de Sophie Binet n’est pas l’exagération : c’est l’irresponsabilité. Accuser des entreprises françaises, leaders mondiaux, exportatrices, fiscalement contributives, d’être un « handicap » pour la nation revient à scier la branche sur laquelle repose une part essentielle de notre modèle social. Sans grandes entreprises, pas de financement de la protection sociale. Pas de péréquation. Pas d’emploi indirect. Pas d’attractivité. Cette hostilité idéologique fait plus que fracturer le discours social : elle détruit les conditions mêmes de la coopération entre salariés, entreprises et État. Au lieu de reconnaître que chaque acteur de la chaîne de valeur joue un rôle dans la prospérité collective, le discours syndical glisse vers l’affrontement, la suspicion, la caricature. Il enferme la France dans une vision punitive qui décourage l’innovation, l’investissement et l’ambition économique.
La France a besoin d’un État responsable, d’un dialogue social mature et d’entreprises fortes. Pas d’une rhétorique où l’on célèbre la myopie économique comme si elle était une vertu morale. La France a besoin d’aimer ses entreprises et les entrepreneurs. Elle doit chérir celles et ceux qui lui permettent d’être un État providence et d’être une puissance mondiale.








