Les médias sont-ils encore les garants de l’information ou deviennent-ils des instruments dans une guerre d’influence permanente ? Face à l’essor des réseaux sociaux, à la prolifération des fake news et à la saturation informationnelle, la perception du réel devient un terrain de bataille. Raphaël Chauvancy, expert en stratégie et auteur de Vaincre sans violence, décrypte les mécanismes de manipulation médiatique et les stratégies d’influence qui façonnent notre compréhension du monde.
Vous abordez l’impact des médias dans la guerre de l’information. Sont-ils aujourd’hui le nerf de la guerre ?
Je dirai plutôt qu’ils en sont des instruments importants. L’avènement et l’essor des réseaux sociaux les ont dépouillés de leur ancien monopole informationnel.
On trouve des influenceurs plus suivis que les médias traditionnels. Un inconnu peut faire le buzz. La concurrence informationnelle est de plus en plus dure.
Les médias sont ainsi en train de perdre le rôle de médiateurs et de régulateurs de l’information qui est le leur.
N’importe quel blogueur peut remettre leur crédibilité en cause. Il leur est d’autant plus difficile de séduire le public que l’information est de plus en plus considérée comme un produit, voire un loisir : on attend d’elle qu’elle séduise plus qu’elle n’instruise. Une autre difficulté consiste à ne pas perdre la course à l’instantanéité sans que la précipitation les conduise à colporter des fake news.
L’avenir des médias dans les pays libres, la question des organes de propagande russes ou chinois est différente, réside probablement plus dans le fact checking et la diffusion d’informations fiables et objectives. Leur rôle est essentiel pour éviter de sombrer dans un cloaque informationnel.
Les médias dits d’opinion auront probablement du mal à supporter une concurrence tous azimuts, à moins de jouer sur une polarisation de plus en plus accentuée pour s’assurer un public captif au détriment de la qualité informationnelle.
Vous évoquez le concept de manipulation de l’information dans les médias. Quelles techniques sont les plus couramment utilisées pour orienter la perception des faits ?
Dans les sociétés ouvertes, les médias ne manipulent pas directement l’information. En revanche, plusieurs facteurs peuvent les conduire à mésinformer. La confusion entre le devoir d’informer et celui d’éclairer le public favorise l’adoption de biais susceptibles de fausser indûment les perceptions.
D’autre part, l’information est devenue un produit soumis aux règles du marché. Il faut informer plus vite que ses concurrents et attirer le public en flattant son goût pour le spectaculaire et pour l’inédit dans un contexte de diffusion quasi instantanée par mille canaux différents. Il n’est pas toujours facile de trier, de vérifier une assertion.
Les agents en guerre de l’information connaissent ces contraintes et savent en jouer pour utiliser les médias comme caisses de résonnance.
La différence entre données, information et connaissance est souvent floue dans le discours public. Comment cette distinction influence-t-elle les stratégies que vous présentez dans votre ouvrage ?
De manière très schématique, on peut dire qu’une donnée est un fait brut. Par exemple : j’ai mal au ventre.
L’information recontextualise cette donnée brute et lui donne du sens : j’ai mangé trop de chocolat, c’est pourquoi j’ai mal au ventre et cette douleur est le symptôme d’une indigestion.
La connaissance est une appropriation de l’information qui permet d’agir. En l’occurrence, je sais qu’en cas d’indigestion, prendre un comprimé de citrate de bétaïne me fera du bien.
Une offensive informationnelle peut ainsi agir sur différents niveaux.
Elle peut dissimuler les données brutes, les altérer, les fabriquer de toutes pièces (fake news). Bref fausser la phase d’observation et de collecte de données. Même si leur retraitement est correctement effectué par la suite, les conclusions qui en seront tirées seront fausses, puisqu’elles reposeront sur des prémices erronées.
Durant la phase de retraitement des données, il faut chercher à favoriser les contresens dans l’analyse que fait la cible. On peut le faire en jouant sur ses croyances, ses préjugés, etc.
Elle agira ainsi en fonction de connaissances faussées qui vont entraver son action où la diriger en fonction d’intérêts qui ne sont pas les siens.
La guerre de l’information consiste ainsi à perturber les mécanismes d’analyse et de décision.
Comment la surabondance d’information influence-t-elle la capacité des individus à discerner la vérité, et en quoi est-ce un avantage pour ceux qui mènent des opérations d’influence ?
Le brouillard informationnel provoque une sorte de découragement ou de lâcher-prise. De désengagement. La conviction que « tout le monde ment » et qu’il n’est plus possible de connaître la vérité incite les citoyens à se désinvestir des débats publics. C’est-à-dire à saper les fondements mêmes de la démocratie. C’est le but visé par les agents russes, notamment. Ils produisent une quantité de fake news plus ou moins invraisemblables pour saturer l’espace informationnel ; et décourager plus pour convaincre.









