À Hollywood, il y a les lieux que tout le monde connaît, et ceux que tout le monde veut connaître. Pendant près d’une décennie, NeueHouse a incarné le Saint-Graal du monde créatif, un espace privé où se croisaient acteurs, réalisateurs, stylistes, entrepreneurs, producteurs et artistes, dans une atmosphère feutrée à mi-chemin entre le club anglais et le palace contemporain. Caché derrière la façade moderniste de l’ancien siège de CBS, sur Sunset Boulevard, c’était un lieu dont on ne parlait qu’à voix basse, réservé à ceux qui savaient.
Le club où le luxe avait un prix
Fondé à New York en 2011, NeueHouse est né de l’idée simple et puissante de Joshua Abram, Alan Murray et James O’Reilly : offrir aux esprits créatifs un “refuge” de travail aussi élégant qu’un hôtel cinq étoiles, aussi stimulant qu’un festival. Quand il ouvre à Los Angeles en 2015, le pari semble gagné. Le décor est signé par le designer David Rockwell : marbre clair, bois blond, fauteuils en cuir italien, lumière tamisée, œuvres d’art contemporain aux murs. Les dîners privés rivalisent avec ceux du Château Marmont, les projections d’avant-premières accueillent l’élite des studios, et les membres se vantent d’un service « à la hauteur du Four Seasons ». L’adhésion pouvait atteindre plusieurs milliers de dollars par mois ; les bureaux privés, jusqu’à 8 000 $, mais la rareté faisait partie du charme : “Si vous devez demander le prix, c’est que vous n’êtes pas fait pour NeueHouse”, plaisantait un habitué.
Le temple discret de la création
Le succès est immédiat. On y croise Donald Glover discutant scénario, Kendall Jenner en séance photo, ou encore des réalisateurs de Netflix travaillant entre deux tournages. NeueHouse devient la “maison secrète” du tout-Hollywood créatif, un lieu où les deals se signent autour d’un espresso servi par un barista tatoué, où les soirées improvisées finissent souvent en projections privées. Contrairement à WeWork, son cousin plus démocratique et bruyant, NeueHouse cultive la confidentialité et le bon goût : ici, on ne vient pas faire du bruit, on vient “appartenir”. Le club incarne un luxe discret, fondé sur la réputation, l’entre-soi et une esthétique irréprochable.
Le revers de la perfection
Mais derrière le vernis, les chiffres se fissurent. Les loyers astronomiques du bâtiment CBS (plus de 4 millions $ par an), les dépenses d’aménagement et le personnel pléthorique rendent le modèle fragile. L’entreprise lève des dizaines de millions auprès d’investisseurs prestigieux, mais le coût de la perfection dépasse les recettes. L’ouverture d’autres sites, notamment à Downtown LA et à Venice, aggrave la tension financière. Les confinements du COVID, puis la grève des scénaristes et des acteurs, tarissent le flux d’événements et de nouveaux membres. En interne, les cadres se succèdent, les dettes s’accumulent, et la magie s’étiole.
La fin d’un rêve californien
En septembre 2025, NeueHouse ferme ses portes du jour au lendemain. Pas d’ultime soirée, pas de champagne : juste des portes verrouillées et des membres médusés qui apprennent la nouvelle par un mail. Certains avaient payé leurs cotisations la veille encore. Pour le monde du design et de la culture, c’est un choc : la chute d’un symbole. NeueHouse, qui voulait réinventer la sociabilité du XXIᵉ siècle, se retrouve liquidé, comme un énième rêve californien parti en fumée.
Les leçons d’un mirage
Le modèle NeueHouse reposait sur une promesse rare : transformer le travail en art de vivre. Mais dans un monde où la flexibilité prime, la rigidité du luxe a un coût. Les baux à long terme, la dépendance aux événements, la clientèle étroite ont fini par briser l’équilibre. Comme WeWork avant lui, NeueHouse illustre la frontière floue entre vision et excès : trop de glamour, pas assez de rentabilité. Et pourtant, ceux qui y ont travaillé, créé, ou simplement rêvé s’en souviendront comme d’un moment suspendu : un lieu où Los Angeles s’était donné, un temps, des airs de Florence moderne.








