Pourquoi l’agriculture inquiète plus de 8 Français sur 10

85 % des Français se disent inquiets pour l’avenir de l’agriculture française. Derrière ce chiffre, une réalité politique brutale : le pouvoir est sommé de protéger un modèle qu’il contribue lui-même à fragiliser. Entre normes, traités commerciaux et contraintes budgétaires, l’agriculture est devenue un test de crédibilité pour l’État.

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Pourquoi Lagriculture Inquiete Plus De 8 Francais Sur 10
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Le 12 février 2026, le baromètre OpinionWay pour CALIF a confirmé l’ampleur du malaise : 85 % des Français se déclarent inquiets pour l’avenir de l’agriculture française, dont 38 % très inquiets. Réalisée fin janvier auprès de 1 061 personnes représentatives, l’enquête intervient alors que les tracteurs ont de nouveau occupé routes et centres-villes. L’agriculture, longtemps sanctuarisée dans le discours politique, est désormais au cœur d’un bras de fer ouvert entre le terrain et le sommet de l’État.

Une agriculture soutenue par l’opinion, abandonnée par la décision ?

Les chiffres sont sans appel. 87 % des Français ont une bonne opinion des agriculteurs. 80 % estiment qu’ils ne sont pas suffisamment soutenus par les pouvoirs publics. 79 % jugent qu’ils ne sont pas rémunérés à leur juste valeur. L’agriculture bénéficie donc d’un soutien populaire massif. Pourtant, sur le terrain, les exploitations ferment, les revenus restent volatils et la transmission devient un casse-tête. L’écart entre la sympathie affichée et la situation réelle alimente un sentiment d’abandon.

Certes, 71 % des Français affirment être prêts à payer plus cher pour garantir une rémunération équitable. Cependant, dans les faits, la guerre des prix continue de structurer la grande distribution. De même, 71 % considèrent les importations alimentaires comme une mauvaise chose. Mais la France demeure insérée dans un marché unique européen et dans des accords commerciaux globaux. L’agriculture se retrouve ainsi prise entre l’attente d’une souveraineté proclamée et la réalité d’une économie ouverte que l’État a lui-même défendue.

Mercosur, normes : l’État face à ses contradictions agricoles

Le traité entre l’Union européenne et le Mercosur agit comme un révélateur. Les agriculteurs dénoncent une concurrence qu’ils jugent déloyale, car les normes environnementales et sanitaires ne sont pas identiques. Une majorité de Français se dit opposée à cet accord. Pourtant, l’exécutif doit composer avec ses engagements européens. L’agriculture devient alors le terrain d’un arbitrage politique explosif : protéger les filières nationales ou préserver la cohérence commerciale européenne.

La contradiction se retrouve aussi dans le débat environnemental. 55 % des Français privilégient la production en France, quitte à alléger certaines normes. En parallèle, 44 % préfèrent maintenir des standards stricts, même si cela réduit la production. Les gouvernements successifs ont multiplié les réglementations environnementales tout en promettant compétitivité et simplification. Résultat : l’agriculture est sommée de produire plus, de produire mieux, et de produire moins cher. Cette triple injonction nourrit la colère.

Une transition alimentaire qui complique l’équation politique

À ces tensions économiques et commerciales s’ajoute une mutation profonde des habitudes alimentaires. 88 % des Français souhaitent manger plus « naturel », 59 % davantage bio et 50 % plus flexitarien. Les régimes végétarien et végan restent minoritaires, mais progressent fortement chez les jeunes générations. L’agriculture doit donc évoluer pour répondre à ces nouvelles attentes, tout en maintenant sa viabilité financière.

Or, cette transition ne se décrète pas. Elle suppose des investissements, du temps et une visibilité réglementaire. Pourtant, les exploitants dénoncent une instabilité chronique des règles et des aides. Les consommateurs réclament qualité et traçabilité, mais refusent des hausses trop brutales des prix. L’État, lui, promet accompagnement et planification. L’agriculture se retrouve ainsi au croisement de pressions multiples, où chaque décision politique crée un mécontentement ailleurs.

L’agriculture, révélateur d’un pouvoir fragilisé

Les mobilisations de janvier 2026 n’ont pas seulement exprimé un malaise sectoriel. Elles ont exposé une fracture politique. Lorsque les tracteurs encerclent les préfectures ou convergent vers Paris, ce n’est pas seulement une revendication économique ; c’est un message adressé au pouvoir. L’agriculture, historiquement structurée par le dialogue avec l’État, semble désormais douter de sa capacité à être entendue.

Dans ce contexte, le Salon international de l’Agriculture prend une dimension symbolique accrue. Chaque déplacement ministériel, chaque déclaration sur la souveraineté ou la transition écologique est scruté. L’État promet protection, transition et compétitivité. Cependant, les agriculteurs réclament des actes immédiats. Les Français, eux, veulent des prix maîtrisés et des produits de qualité. L’agriculture cristallise ainsi une crise plus large : celle d’un pouvoir pris entre engagements européens, contraintes budgétaires et attentes nationales contradictoires.

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