Officiellement, ce ne sont que des « antiterroristes » du FSB. En réalité, les hommes du Groupe Alpha sont les commandos de l’ombre du pouvoir russe. D’un président afghan exécuté à Kaboul aux opérations clandestines en Syrie, jusqu’aux infiltrations en civil en Ukraine, cette unité spéciale agit là où Moscou veut frapper fort… sans assumer publiquement.
Née en 1974 au sein du KGB après les grandes prises d’otages des années 1970, Spetsgruppa « A » est l’élite de l’élite : sélection féroce, entraînement au combat urbain, infiltration sous couverture, tir de précision, opérations clandestines à l’étranger. Sur le papier, elle protège l’État contre les terroristes. Dans la pratique, elle met les mains dans tout ce que le Kremlin ne veut pas voir éclabousser le reste de ses forces. La légende commence dans le sang, le 27 décembre 1979. Ce jour-là, des unités spéciales soviétiques, dont un détachement d’Alpha, prennent d’assaut le palais Tajbeg à Kaboul. Le président afghan Hafizullah Amin est abattu, le régime change en quelques heures. Pour le monde, c’est l’entrée de l’URSS dans la guerre d’Afghanistan. Pour les services, c’est la preuve qu’Alpha sait renverser un chef d’État en silence, puis disparaître. Quelques années plus tard, au Liban, la rumeur, jamais démentie, raconte qu’après l’enlèvement de diplomates soviétiques par un groupe chiite, des hommes d’Alpha auraient kidnappé des proches des ravisseurs, tué l’un d’eux et renvoyé son corps mutilé avec un message : libérez nos hommes. Les otages survivants seront relâchés. Vrai dans tous les détails ou non, ce récit résume la philosophie de l’unité : la terreur comme dissuasion. Mais c’est surtout dans les guerres récentes que le Groupe Alpha entre dans le radar des observateurs. En Syrie, les Russes s’affichent officiellement avec leurs bombardiers, leurs conseillers militaires et leurs alliés locaux. Dans l’ombre, on trouve des indices d’une présence du FSB et de ses unités spéciales. Protection de hauts responsables russes et syriens, sécurisation de bases sensibles, accompagnement discret des services de renseignement locaux : autant de missions taillées pour Alpha. Là où l’armée russe montre ses muscles, Alpha serait l’assurance-vie politique, les hommes qui sécurisent les dossiers les plus explosifs et les négociations les plus sensibles, loin des caméras. En Ukraine, l’ombre d’Alpha s’étire encore davantage. En 2014, lors de l’annexion de la Crimée, ce sont les « petits hommes verts », forces spéciales et soldats sans insignes, qui occupent bases et bâtiments officiels. Mais derrière ces uniformes anonymes, il faut des gens capables de faire basculer la police, le renseignement, les administrations. C’est exactement le cœur du métier d’Alpha : entrer dans un ministère, un QG du SBU, un commissariat, et faire comprendre à chacun, gentiment ou brutalement, où est désormais le pouvoir. Quand Moscou lance son invasion à grande échelle en février 2022, les projecteurs se braquent sur les colonnes de blindés et les parachutistes. Pourtant, la première phase du plan russe repose aussi sur des actions discrètes : infiltrations vers Kiev, tentatives de coup de force sur des centres de pouvoir, traque de responsables politiques et de cadres des services. Là encore, les Spetsnaz du GRU encaissent le gros des pertes documentées. Mais au milieu des colonnes en civil, des équipes mixtes et des opérations d’infiltration décimées, les spécialistes voient presque mécaniquement la signature possible du FSB et de ses unités d’élite. Alpha serait de ceux qui frappent les cibles prioritaires, montent les opérations « démentables » et protègent les réseaux clandestins russes en territoire ukrainien. Aujourd’hui, alors que la ligne de front s’est stabilisée, le travail d’Alpha se devine plutôt derrière les lignes. Protection des installations du FSB dans les zones occupées, chasse aux partisans ukrainiens, pression sur les élites locales, neutralisation d’opposants jugés dangereux : la guerre moderne ne se joue pas seulement dans les tranchées. Il est probable aussi que les unités du Groupe Alpha soient, discrètement, présentes dans d’autres régions du monde, notamment en Afrique, dans le sillage des accords sécuritaires, des ventes d’armes et des opérations d’influence russes. Officiellement, personne ne confirme. Officieusement, leurs silhouettes reviennent régulièrement dans les notes de renseignement.
Syrie, Crimée, Donbass, faubourgs de Kiev : à chaque fois qu’il s’agit de mener une opération trop sensible pour l’armée ou trop brutale pour être assumée, un même nom revient en coulisses. Le Groupe Alpha n’est pas seulement l’« unité antiterroriste » du FSB. C’est, très probablement, l’unité de forces spéciales la plus secrète de Russie, celle qui agit là où la Russie jure ne pas être, jusqu’au jour où les balles, les corps et les otages libérés racontent une tout autre histoire.








