Les sociétés en crise cherchent des coupables. Elles ne les cherchent pas là où les responsabilités sont réelles, mais là où elles peuvent être symboliquement efficaces. Les riches et les retraités deviennent ainsi les figures commodes d’un État à bout de souffle tout comme les politiques accusés de tous les maux. Mais la vérité la plus dérangeante n’est pas là. Ce n’est pas seulement le système qui accuse pour se protéger : c’est aussi le peuple qui accepte que l’on désigne d’autres que lui pour éviter de reconnaître sa propre part. Hannah Arendt l’avait pressenti : les démocraties se délitent lorsque les citoyens préfèrent le récit à la lucidité, et la décharge morale à l’exigence.
La défaillance du système ne suffit plus à expliquer la crise : Arendt et la tentation de l’innocence
Arendt rappelait que la crise n’est jamais seulement institutionnelle : elle est d’abord anthropologique. Ce n’est pas seulement l’État qui se dégrade, mais la capacité collective à supporter la vérité. Nous vivons dans une société où l’exigence a été remplacée par la revendication, où la responsabilité a cédé la place à la plainte. Les riches sont accusés parce qu’ils incarnent l’excès, les retraités parce qu’ils incarnent la protection ; mais la fonction réelle de ces accusations est de maintenir intacte l’innocence du corps social. La démocratie française ne s’effondre pas parce que les politiques seraient mauvais, mais parce que les citoyens préfèrent un mensonge confortable à une vérité coûteuse. Arendt disait que les peuples deviennent vulnérables au mensonge politique lorsqu’ils cessent de vouloir savoir. La France est précisément dans cet état : une société qui réclame l’État-Providence tout en refusant les efforts nécessaires pour le financer.
Le bouc émissaire comme pacte tacite entre le pouvoir et la population : Girard et la demande de sacrifice symbolique
L’apport de René Girard éclaire la situation d’une lumière plus crue encore : le bouc émissaire n’est pas seulement fabriqué par le pouvoir, il est désiré par la collectivité. Dans la France contemporaine, les politiques ne désignent pas seulement les riches ou les retraités pour détourner l’attention ; ils le font parce que le peuple réclame cette opération. Il demande qu’on lui épargne la vérité. Il exige que l’effort soit délégué à d’autres. Le sacrifice symbolique des riches permet de fantasmer une justice sans douleur ; la culpabilisation des retraités permet de conjurer l’idée que la solidarité intergénérationnelle a un coût réel. Les politiques ne font alors que répondre à une demande, c’est le principe de l’oxymore que constitue le markéting politique : celle d’un peuple qui veut le maintien des droits sans les devoirs, des prestations sans les contributions, de la protection sans la discipline. Girard aurait parlé d’un « accord sacrificiel » : un pacte tacite dans lequel chacun sait que les coupables désignés n’en sont pas réellement, mais où tout le monde accepte la fiction parce qu’elle évite le retour à la réalité.
Le véritable nœud du problème : un peuple qui refuse le réel et un système qui épouse ses illusions
Michel Crozier avait déjà montré que les organisations bloquées se perpétuent en s’alignant sur les comportements qu’elles ont eux-mêmes produits. La France illustre parfaitement ce cercle vicieux : un État hypertrophié crée une culture de dépendance, laquelle nourrit une demande d’assistance, laquelle renforce l’État hypertrophié. Les politiques n’ont ni le courage ni l’intérêt de rompre ce cycle : ils suivent les désirs du peuple, parce que le peuple sanctionne toute tentative de lui dire la vérité. Georg Simmel l’avait analysé sous une autre forme : les sociétés modernes se construisent sur un refus implicite de tout effort commun, parce que la fragmentation individuelle encourage l’attente de solutions extérieures. Ainsi, ce n’est pas seulement l’État qui échoue à se réformer : c’est la communauté nationale qui refuse sa propre transformation. On accuse donc des groupes, riches, retraités, demain peut-être immigrés, propriétaires, fonctionnaires, jeunes actifs, parce qu’il faut bien que quelqu’un porte la charge symbolique du refus collectif d’admettre que le modèle social français est devenu impossible à maintenir tel qu’il est. La mécanique accusatoire permet au peuple de se croire innocent, au pouvoir de se prétendre réactif, et au système de se maintenir tout en se dégradant.








