Les Français sont de plus en plus nombreux à poser une question simple, presque naïve, une question que seul un esprit libre, détaché des consignes morales, ose encore articuler : pourquoi paient-ils pour regarder des chaînes qu’ils ne regardent pas ? Pourquoi devraient-ils financer, via des milliards de budget public, des radios et des télévisions qui ne leur plaisent pas, alors même qu’ils pourraient dépenser cet argent dans ce qu’ils aiment vraiment : Netflix, Canal+, Prime Video, ou n’importe quel autre service qui, au moins, se donne la peine de leur proposer des programmes qu’ils ont CHOISI ? On parle ici d’un pays où si vous achetez un steak, on ne vous oblige pas à prendre un potage en entrée. Mais pour la télévision, c’est différent : on vous couvre de bonnes intentions, on vous parle de culture, de diversité, d’ouverture, et au final vous payez pour un bouquet que vous n’avez jamais demandé. Le service public vous aime, même si vous ne le regardez pas. C’est presque beau, comme une relation abusive.
Mais le plus délicieux, dans cette grande comédie audiovisuelle, ce n’est pas tant ce que les Français regardent, c’est ce qu’on les oblige à écouter. Car voilà le nœud du problème : on ne finance pas seulement des programmes, on finance aussi une vision du monde. Une vision très particulière, très réglée, très homogène, une sorte de monoculture politico-médiatique. Des rédactions où la neutralité est si rare qu’elle devrait être classée espèce en voie de disparition. Où les mêmes tics idéologiques, les mêmes indignations, les mêmes postures Savons-Nous-Ce-Qui-Est-Bien-Pour-Vous se répètent en boucle. Être de gauche n’est évidemment pas un problème ; transformer un service public en organe de communication d’une gauche molle, automatique, presque pavlovienne, en est un. Que des journalistes aient des convictions, très bien. Qu’ils les servent en plateau au lieu de servir l’information, beaucoup moins. Qu’ils imposent leur représentation du monde à des millions de contribuables de toutes sensibilités, là, on dépasse le simple malaise pour atteindre l’indécence.
Et tant qu’à parler d’indécence, parlons des finances. Chaque année, l’audiovisuel public, c’est environ quatre milliards d’euros. Quatre milliards. Une somme folle, une cathédrale budgétaire, un Everest fiscal. À ce prix-là, les Français pourraient se payer des milliers de séries, des milliers de films, ou trois années d’abonnement à toutes les plateformes existantes. À la place, ils financent aussi quelques réjouissances bien connues : un séjour de dix jours au Festival de Cannes pour quatre dirigeants de France Télévisions environ 112 000 euros la promenade, soit 28 000 euros par tête, 2 800 euros par jour pour « représenter le service public ». Le tout dans des suites entre 1 300 et 1 700 euros la nuit. Pendant ce temps, on nous explique que l’audiovisuel public est « essentiel à la démocratie ». Il l’est sûrement, mais manifestement la démocratie aime les palaces. Et l’argent public aime les tapis rouges.
À ce stade, une évidence surgit : pourquoi ne pas garder une seule chaîne publique et une seule radio publique, pour les missions réellement essentielles service d’urgence, couverture des territoires isolés, grands événements nationaux et laisser le reste aux Français ? Pourquoi ne pas leur rendre leur liberté culturelle ? Qu’ils regardent CNews, BFM, Netflix ou la chaîne régionale du coin s’ils le souhaitent. Qu’ils paient pour ce qu’ils consomment, et pas pour ce qu’on leur impose. Qu’on arrête de leur expliquer ce qu’ils doivent penser, comment ils doivent voter, et ce qu’ils doivent considérer comme moral ou acceptable. Le service public pourrait redevenir ce qu’il aurait toujours dû être : un socle minimal, utile à tous, neutre, rigoureux, sans prétention à éduquer un peuple qui n’a rien demandé.
Il y a dans ce débat quelque chose de très français : un mélange de bonne conscience institutionnelle et de surdité démocratique. On parle de mission, de République, de culture commune mais on oublie systématiquement les citoyens. Ceux qui paient. Ceux qui n’ont pas choisi. Ceux qui, malgré eux, financent des éditorialistes qui confondent mission d’État et militantisme mou, gestion publique et gestion personnelle. Le moment est venu de poser une question simple : l’audiovisuel public appartient-il aux Français ou appartient-il à ceux qui le contrôlent ? Si la réponse n’est pas évidente, alors oui, il est urgent, très urgent, de réformer, de privatiser en partie, de rendre la liberté de choix aux citoyens et de cesser de financer une doxa unique avec l’argent de tous. Le pluralisme n’est pas un luxe : c’est la base. Le service public devrait s’en souvenir.








