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Stellantis acte la fin de Douvrin : l’électrification, responsable de la fracture territoriale ?

La décision de Stellantis de fermer son usine de Douvrin marque bien plus qu’un simple virage technologique. Elle cristallise une transformation industrielle accélérée, une tension sociale palpable et l’angle mort d’une reconversion territoriale encore floue.

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Une décision stratégique dans un calendrier maîtrisé

Le jeudi 24 juillet 2025, Stellantis a officialisé, lors d’un CSE extraordinaire, l’arrêt progressif de la production de moteurs thermiques à Douvrin (Pas-de-Calais). Dès le 1er novembre 2025, la fabrication du moteur diesel DV prendra fin, suivie dans un second temps par celle du moteur essence EB, sans date précise de fermeture totale du site. Le groupe prévoit néanmoins un arrêt complet d’ici fin 2026.

L’usine, inaugurée en 1969 sous le nom de Française de Mécanique, fut longtemps le fleuron de la motorisation française, cofondée par Peugeot et Renault. Au total, plus de 40 millions de moteurs y ont été produits, alimentant les gammes de multiples constructeurs. Cette fermeture n’est pas simplement industrielle. Elle consacre une mutation économique majeure : la sortie progressive du moteur thermique au profit d’une industrie orientée vers l’électrification complète du parc automobile.

Une transition industrielle aux effets différenciés

La fermeture du site s’inscrit dans un schéma stratégique plus large. Stellantis déploie sa politique de transition énergétique en pariant sur la fabrication locale de batteries. Le groupe détient 45 % d’ACC (Automotive Cells Company), qui construit une gigafactory attenante à l’usine historique de Douvrin. Cette nouvelle usine, en montée en puissance, absorbe progressivement une partie des effectifs.

330 salariés ont déjà été transférés vers ACC, tandis que 350 autres restent à reclasser. La direction affirme vouloir éviter tout licenciement sec, en promettant un reclassement vers d’autres unités régionales comme Valenciennes (boîtes de vitesses) ou Hordain (utilitaires).

Mais la promesse se heurte à la réalité du terrain. Les profils techniques ne sont pas toujours transférables. La formation à de nouveaux métiers, notamment dans l’électrochimie ou l’assemblage de modules de puissance, suppose un investissement RH que les syndicats jugent sous-estimé.

Les syndicats en alerte sur le modèle social

Les organisations syndicales expriment leur inquiétude. La CFE-CGC exige de Stellantis un « accompagnement renforcé », pointant le manque de dispositifs spécifiques pour les salariés seniors ou fragilisés. La CGT redoute de son côté un plan de suppressions déguisé, dénonçant une stratégie qui « n’anticipe pas les reconversions mais les subit ».

À ce jour, aucun plan social n’a été formellement déclenché par Stellantis, mais la fermeture progressive s’apparente à une extinction programmée. Le flou qui entoure les postes réellement disponibles alimente les tensions. L’absence d’un plan de revitalisation territoriale structuré accentue ces crispations.

Un choc territorial dans une région sous pression

La fermeture du site de Douvrin résonne fortement dans le bassin industriel du Pas-de-Calais. Cette région, historiquement marquée par la désindustrialisation, subit ici un nouveau recul. L’impact va bien au-delà des seuls emplois directs : sous-traitants, prestataires logistiques, commerces locaux… Tous craignent un effet domino.

Le site ne se limitait pas à produire des moteurs : il représentait un centre de formation, un ancrage économique, une fierté locale. Or, le dispositif d’accompagnement territorial reste pour l’instant imprécis. L’État n’a pas encore officialisé de plan tripartite État-groupe-collectivités, ce que les élus locaux réclament avec insistance.

Une rationalisation qui interroge la soutenabilité sociale

En reconfigurant ses sites, Stellantis suit une logique implacable de compétitivité. L’arrêt de Douvrin correspond à une stratégie assumée de réduction des coûts fixes liés à la motorisation thermique, considérée comme obsolète à l’horizon 2035. Le groupe accélère son recentrage sur l’électrique, sans remettre en cause ses niveaux de marge.

Mais ce pivot industriel soulève une interrogation centrale : peut-on mener une transition technologique sans fracture sociale ? Le modèle social proposé par Stellantis — transfert, mobilité, adaptation — repose sur la capacité des salariés à suivre des trajectoires que beaucoup jugent incertaines.

Un test grandeur nature pour l’industrie française

Douvrin est plus qu’une usine : c’est un signal. Il annonce la façon dont la France industrielle va gérer l’extinction d’un savoir-faire mécanique au profit de compétences nouvelles. Le défi n’est pas que technologique. Il est politique, social, territorial.

Stellantis joue ici sa capacité à conjuguer performance industrielle, ancrage local et résilience sociale. Dans un contexte où les grandes transitions énergétiques sont scrutées par les marchés comme par les citoyens, le sort de Douvrin fera date.

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