Travail des enfants : les filles sont les grandes invisibles des statistiques mondiales

Les estimations internationales excluent le travail domestique effectué au sein du foyer. Or celui-ci représente une part massive du temps des enfants, en particulier des filles.

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Le travail des enfants concernerait officiellement 137,6 millions de mineurs dans le monde. Un chiffre colossal. Pourtant, derrière cette statistique internationale se cache une réalité plus dérangeante : si l’on intègre le travail domestique, le phénomène explose… et les filles deviennent majoritaires.

Le travail des enfants selon l’OIT : des chiffres qui masquent les inégalités de genre

En 2024, 137,6 millions d’enfants âgés de 5 à 17 ans sont officiellement astreints au travail, soit 7,8 % des enfants dans le monde, selon le rapport conjoint de l’Organisation internationale du travail et de l’Unicef publié en 2025, cité par Population & Sociétés. Parmi eux, 55,5 % sont des garçons. À première vue, le travail des enfants serait donc majoritairement masculin. Les garçons travailleraient davantage que les filles. Le récit semble établi.

Pourtant, cette lecture repose sur une définition restrictive. L’OIT comptabilise essentiellement le travail économique, c’est-à-dire la production de biens ou de services destinés au marché. Un enfant est considéré comme astreint au travail à partir d’un seuil horaire minimal : une heure par semaine entre 5 et 11 ans, 14 heures entre 12 et 14 ans, 43 heures entre 15 et 17 ans, rappelle Population & Sociétés en s’appuyant sur le rapport OIT-Unicef 2025.

Ce cadre inclut également le travail dangereux — exposition à des produits toxiques, à des températures extrêmes, à la construction ou à l’exploitation minière — indépendamment du nombre d’heures. Les « pires formes » telles que l’esclavage ou l’exploitation sexuelle représenteraient moins de 5 % des enfants concernés, selon des estimations de l’OIT citées par la revue. Mais une question s’impose : que deviennent les heures passées à collecter de l’eau, à cuisiner, à garder des frères et sœurs, à s’occuper de proches dépendants ? Elles disparaissent des statistiques centrales.

Travail domestique : le cœur invisible du travail des enfants

La publication de l’Ined met en lumière ce que les chiffres mondiaux occultent. Les estimations internationales excluent le travail domestique effectué au sein du foyer. Or celui-ci représente une part massive du temps des enfants, en particulier des filles. Le travail domestique comprend la collecte d’eau ou de bois, le ménage, la préparation des repas, la garde des plus jeunes et l’assistance aux personnes âgées. Autant d’activités indispensables à la survie des familles dans de nombreuses régions du monde.

Les données de la base CLD-Ined, qui rassemble 208 enquêtes menées dans 90 pays entre 2000 et 2023, principalement issues des enquêtes MICS de l’Unicef, montrent que chez les enfants de 5 à 14 ans, la participation aux tâches ménagères est nettement plus répandue que le travail économique, selon Population & Sociétés (février 2026). L’exemple du Tchad, cité dans la revue, est saisissant. En 2019, 41 % des filles âgées de 5 à 14 ans participaient à des activités économiques et y consacraient en moyenne 11 heures par semaine. Mais 82 % participaient aux tâches ménagères, pour une moyenne de 21 heures hebdomadaires. Autrement dit, le volume horaire domestique dépasse largement le travail économique. Pourtant, ces 21 heures n’entrent pas dans le calcul principal du travail des enfants. Ce choix méthodologique a des conséquences politiques majeures.

Quand on change la définition du travail des enfants, les filles deviennent majoritaires

Les Nations unies, dans le cadre du suivi des Objectifs de développement durable, ont introduit un indicateur élargi. Il inclut les enfants de 5 à 14 ans qui consacrent plus de 21 heures par semaine aux tâches ménagères, en plus de ceux dépassant les seuils du travail économique, rappelle Population & Sociétés.

Mais 21 heures par semaine constituent un seuil extrêmement élevé. Les auteurs soulignent un paradoxe : « un enfant de 10 ans qui aide une heure par semaine dans la ferme familiale sera comptabilisé dans le travail des enfants, tandis qu’il ne le sera pas s’il consacre 20 heures par semaine au ménage, à la préparation des repas ou à la garde de ses frères et sœurs », écrivent-ils. Le message est limpide. Une heure sur un marché compte. Vingt heures à la maison ne comptent pas.

Lorsque ce seuil de 21 heures est appliqué, la proportion d’enfants de 5 à 11 ans en situation de travail passe de 15 % à 17 %, selon les données issues de 55 enquêtes MICS menées entre 2017 et 2023, citées par la revue. L’augmentation semble modérée. Mais lorsque les chercheurs appliquent aux tâches ménagères les mêmes seuils horaires que pour le travail économique, le résultat change radicalement : le travail des enfants de 5 à 17 ans devient trois fois plus important que dans l’indicateur classique, selon Population & Sociétés. Et surtout, les filles deviennent majoritaires. Ce renversement statistique révèle que la définition actuelle du travail des enfants minimise structurellement la charge qui pèse sur les filles.

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