Dette, ressources et dépendance : les nouvelles formes de prédation en Afrique

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Dette écrasante, accaparement des ressources naturelles, pillage des richesses maritimes : l’Afrique reste une proie stratégique pour de multiples acteurs. Dans La prédation économique en Afrique (CR451), dirigé par Raphaël Rossignol et coécrit avec des étudiants de l’École de Guerre Économique, les mécanismes de cette emprise sont analysés en profondeur. Dans cet entretien, il décrypte ces dynamiques et évoque les leviers permettant aux nations africaines de reprendre le contrôle de leur souveraineté économique.


Dans l’ouvrage, vous évoquez le piège de la dette. Quels sont les exemples les plus marquants de cette stratégie en Afrique ?


    Le piège de la dette en Afrique n’est pas le fait d’un seul acteur, il implique les bailleurs internationaux traditionnels comme de nouveaux partenaires tels que la Chine ou des pays du Golfe. Les données actuelles montrent l’étendue de l’endettement public excessif auquel sont confrontés plusieurs pays africains. Selon une publication de la Banque de France, la dette publique globale de l’Afrique subsaharienne a considérablement augmenté ces dernières années, pour atteindre environ 54,3 % du PIB régional en 2023. Certains pays font face à des niveaux d’endettement alarmants, bien au-dessus de leur capacité de remboursement. La Zambie, par exemple, affichait un endettement public atteignant près de 120 % de son PIB en 2022, tandis que le Mozambique avait une dette publique d’environ 133,6 % de son PIB en 2021. Ces niveaux d’endettement ont des répercussions directes sur la liberté d’action économique des nations africaines, réduisant leur possibilité d’allouer des ressources financières suffisantes aux domaines prioritaires comme la santé, l’éducation et les infrastructures. L’analyse de la viabilité de la dette par le FMI et la Banque mondiale révèle aussi que de nombreux pays africains sont exposés à un risque important de surendettement. L’exemple du Mozambique, où un scandale de dette dissimulée a éclaté en 2016, est révélateur. Le gouvernement mozambicain avait secrètement souscrit des emprunts de plus de deux milliards de dollars, sans l’aval du parlement ni la connaissance de l’opinion publique, provoquant une crise financière majeure.


    Quels secteurs sont les plus affectés par l’appropriation des ressources naturelles et les activités de pêche illégale ?


      La pêche illégale, pratiquée par des flottes étrangères, en particulier chinoises, est un autre aspect inquiétant de la prédation économique en Afrique. Cette pêche non réglementée et non déclarée engendre des effets désastreux sur les ressources maritimes africaines et met en péril la sécurité alimentaire de nombreux pays côtiers. Les pratiques de pêche illégale, telles que la surpêche, la destruction des habitats marins et la capture d’espèces protégées, épuisent les stocks de poissons et mettent en danger les moyens d’existence des communautés de pêcheurs locales. Selon l’ONG internationale Greenpeace, une dizaine de navires chinois longeaient les côtes africaines en 1985. Aujourd’hui, plusieurs centaines d’énormes chalutiers raclent les fonds des eaux d’Afrique de l’Ouest.


      Quels secteurs sont les plus touchés par l’accaparement des ressources naturelles et les pratiques de pêche illégale ?


      Les multinationales et les grandes puissances jouent un rôle capital dans cette dynamique de prédation. Les pays africains sont souvent contraints de recourir à des sociétés occidentales, chinoises et d’autres pays pour exécuter des projets d’infrastructures. Cependant, ces entreprises peuvent imposer des contrats défavorables aux pays africains, leur faisant supporter des coûts importants et les privant souvent de la propriété et du contrôle de ces infrastructures fondamentales. Cette dépendance envers des entreprises étrangères pour la construction d’infrastructures essentielles, comme les routes, les bâtiments publics et les hôpitaux, limite la capacité des pays africains à développer leurs propres compétences techniques et leur autonomie économique. En outre, l’évasion fiscale des multinationales en Afrique atteint 52 milliards de dollars par an, privant les pays africains de fonds indispensables.


      Quelle est la responsabilité des multinationales et des grandes puissances dans cette dynamique de prédation ?


      Les infrastructures financées par des prêts internationaux peuvent parfois détériorer la situation économique locale, en particulier lorsque ces dernières n’induisent pas d’activité économique réelle. L’aménagement de villes nouvelles qui se muent en villes fantômes illustre ce problème. La ville nouvelle de Kilamba Kiaxi, en Angola, érigée à proximité de la capitale dans le cadre d’un vaste projet d’urbanisation financé par la Chine, a connu des débuts difficiles. Bien que cette ville nouvelle ait réussi à attirer de nouveaux résidents en diminuant le coût des habitations, l’État angolais, endetté à hauteur de 3,5 milliards de dollars auprès d’entreprises chinoises, peine à couvrir ses frais, à cause d’une évaluation peu réaliste de la capacité financière des futurs acquéreurs.


      En quoi les infrastructures financées par des prêts internationaux aggravent-elles parfois la situation économique locale ?

      La prédation souligne les vulnérabilités de la cible, ce qui permet de définir les points sensibles d’un système. Cette approche analytique est le fondement d’une riposte coordonnée. Une fois la nature des vulnérabilités identifiée, l’étape suivante consiste à définir les points les plus critiques. La renégociation des contrats, l’exigence de main-d’œuvre locale, une fiscalité des ressources améliorée, des partenariats public-privé, la transformation locale et le transfert de savoir-faire sont des leviers que les nations africaines peuvent actionner pour reprendre le contrôle de leurs richesses.


      Quels leviers les pays africains peuvent-ils actionner pour récupérer la souveraineté sur leurs ressources ?

      La prédation économique, en révélant les faiblesses des systèmes ciblés, offre une base pour identifier les points vulnérables. Cette analyse préalable est essentielle pour élaborer une stratégie de réponse structurée. Une fois les faiblesses identifiées, l’étape suivante consiste à caractériser précisément les maillons les plus fragiles du système.

      Divers leviers sont à la disposition des pays africains pour reprendre le contrôle de leurs ressources. Premièrement, la renégociation des contrats existants peut permettre d’obtenir des conditions plus favorables et de rééquilibrer les rapports de force. Deuxièmement, l’imposition d’exigences de travail local vise à créer des emplois et à développer les compétences au sein des populations concernées. Troisièmement, une amélioration de la fiscalité appliquée aux ressources peut assurer à l’État des revenus plus conséquents et une redistribution plus équitable de la richesse générée. Quatrièmement, le recours à des Partenariats Public-Privé (PPP), bien encadrés, peut favoriser un développement partagé des ressources tout en garantissant les intérêts nationaux. Cinquièmement, la transformation locale des ressources vise à créer de la valeur ajoutée et à diversifier l’économie plutôt que de se limiter à l’exportation de matières premières. Enfin, le transfert de savoir-faire, indispensable pour développer l’autonomie des pays, permet de transmettre les compétences et les connaissances techniques aux populations locales. L’ensemble de ces mesures sont autant de pistes que les pays africains peuvent explorer afin de reconquérir la souveraineté sur leurs propres richesses.

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