En 1967, la politique française bascule brièvement dans une scène digne du XIXe siècle. Après une insulte prononcée à l’Assemblée nationale, deux députés décident de régler leur différend à l’épée lors d’un véritable duel clandestin. À une époque où la Ve République veut apparaître moderne et rationnelle, la France découvre soudain que ses élites politiques vivent encore avec les vieux réflexes d’honneur aristocratique.
Une insulte à l’Assemblée qui dégénère complètement
L’histoire commence dans une atmosphère déjà tendue à l’Assemblée nationale. En 1967, les débats parlementaires deviennent extrêmement agressifs après les élections législatives qui ont fragilisé la majorité gaulliste. Au cours d’un échange particulièrement violent, le député socialiste (SFIO) Gaston Defferre traite le député gaulliste (UDR) René Ribière d’“abruti”.
Aujourd’hui, l’incident semblerait banal sur un plateau télé. Mais à l’époque, certaines règles implicites de la vie politique française restent héritées d’une culture d’honneur presque aristocratique. René Ribière exige immédiatement des excuses publiques. Gaston Defferre refuse catégoriquement. Et c’est là que la situation devient absurde : Ribière provoque officiellement Defferre en duel.
Le plus incroyable est que personne ne considère immédiatement l’idée comme totalement folle. Les deux hommes désignent des “témoins”, comme dans les romans du XIXe siècle, et organisent discrètement la rencontre. La Ve République gaullienne, censée symboliser la modernité institutionnelle française, se retrouve soudain replongée dans les codes de la Troisième République… voire du Second Empire.
Un véritable combat à l’épée dans la France des années 1960
Le duel a finalement lieu le 21 avril 1967 dans un parc de Neuilly-sur-Seine. Les deux députés utilisent des épées. Des médecins sont présents. Les témoins surveillent le respect des règles. Toute la scène paraît irréelle : pendant que la France entre dans la modernité technocratique des Trente Glorieuses, des responsables politiques règlent encore leurs conflits comme sous Napoléon III.
Le combat tourne rapidement à l’avantage de Gaston Defferre, qui touche deux fois René Ribière au bras. Après la seconde blessure, le duel est arrêté. Ribière survit évidemment, mais l’affaire provoque une immense fascination médiatique. Ce qui choque le plus n’est pas seulement la violence du geste : c’est le décalage total entre l’image moderne de la République et les comportements profondément archaïques de ses élites.
L’épisode devient immédiatement mythique parce qu’il ressemble à une faille temporelle politique. En pleine société de consommation, au moment où la télévision transforme déjà la démocratie française, deux députés viennent de se battre à l’épée pour une insulte parlementaire.
Ce duel raconte quelque chose de très profond sur la politique française
Avec le recul, cette histoire dépasse largement l’anecdote folklorique. Elle révèle la persistance d’une culture politique française extrêmement personnalisée, où l’honneur individuel compte parfois autant que les idées elles-mêmes. Sous les institutions modernes continue alors de survivre un vieux théâtre viril du pouvoir, mélange d’ego, de prestige et de domination symbolique.
Le plus fascinant est que ce duel survient seulement un an avant Mai 68. Autrement dit : pendant qu’une nouvelle génération s’apprête à contester toutes les hiérarchies traditionnelles, une partie de la vieille classe politique fonctionne encore selon des codes presque pré-républicains. Cette collision entre modernité et archaïsme résume parfaitement la France des années 1960.
Et c’est peut-être cela qui rend cette histoire si incroyable aujourd’hui. Le dernier duel politique français connu n’a pas eu lieu sous la monarchie, ni au XIXe siècle, mais sous Charles de Gaulle, à l’époque des voitures Citroën DS, des débuts de la télévision de masse et de la conquête spatiale. Comme si la République française, même en entrant dans le futur, refusait totalement d’abandonner certains de ses vieux réflexes théâtraux.










