Le Burkina Faso abandonne définitivement la voie démocratique
Dans une déclaration qui marque un tournant radical, le capitaine Ibrahim Traoré, chef de la junte au pouvoir au Burkina Faso, a affirmé jeudi que les Burkinabè devaient « oublier » la démocratie. « On ne parle même pas d’élections d’abord, il faut que les gens oublient la question de la démocratie, la démocratie ce n’est pas pour nous », a-t-il déclaré lors d’un entretien de plus de deux heures diffusé sur la radiotélévision nationale.
Cette sortie fracassante confirme l’orientation autoritaire prise par le régime militaire depuis le coup d’État de septembre 2022. Le Burkina Faso s’enfonce ainsi dans une logique de rupture totale avec les institutions démocratiques, marquant une nouvelle étape dans la dérive autoritaire qui frappe le Sahel.
L’entretien, accordé à des journalistes burkinabè et étrangers – dont la télévision publique italienne RAI et la chaîne britannique Sky News – constitue un fait rare depuis l’arrivée au pouvoir d’Ibrahim Traoré. Le régime a en effet interdit ou suspendu la diffusion de nombreux médias internationaux et expulsé plusieurs journalistes.
La dissolution méthodique des institutions démocratiques
La junte a procédé à un démantèlement systématique de l’architecture démocratique burkinabè. En octobre 2025, le régime militaire a dissous la Commission électorale nationale indépendante (Céni), institution cruciale pour l’organisation d’élections libres et transparentes.
Quatre mois plus tard, en février 2026, c’est au tour des partis politiques d’être purement et simplement dissous, alors que leurs activités étaient déjà suspendues depuis des mois. Cette succession de mesures révèle une stratégie délibérée d’éradication de toute opposition politique organisée.
La transition politique, initialement enclenchée après le premier putsch de janvier 2022, devait s’achever en juillet 2024 par des élections. Mais la junte actuelle a adopté une « Charte de la révolution » lui permettant de rester au pouvoir cinq années supplémentaires à compter de juillet 2024. Cette charte autorise même le capitaine Traoré à se présenter aux « élections présidentielle, législatives et municipales » prévues au terme de cette période – si tant est qu’elles aient lieu.
L’ascension d’Ibrahim Traoré : du coup d’État à la consolidation du pouvoir
Ibrahim Traoré, âgé de 36 ans, est arrivé au pouvoir en septembre 2022 par un coup d’État, le deuxième en huit mois au Burkina Faso. Il a renversé le lieutenant-colonel Paul Henri Sandaogo Damiba, lui-même arrivé au pouvoir par un putsch en janvier 2022 contre le président élu Roch Marc Christian Kaboré.
Jeudi, Traoré a brièvement évoqué le sort de son prédécesseur Damiba, récemment extradé vers Ouagadougou par le Togo. « Un juge l’a déjà vu, il est entre les mains de la justice », a-t-il déclaré. Damiba est accusé d’être le cerveau de plusieurs tentatives de putsch et fait l’objet de poursuites pour corruption.
Cette succession de coups d’État illustre l’instabilité chronique qui frappe le Burkina Faso depuis la chute de Blaise Compaoré en 2014. Le pays peine à sortir de cette spirale de violence politique, aggravée par la menace djihadiste qui mine la région depuis près de dix ans.
Une politique extérieure de rupture avec l’Occident
Depuis son arrivée au pouvoir, Ibrahim Traoré a mené une politique résolument hostile aux pays occidentaux, et particulièrement à la France. Cette orientation s’inscrit dans la dynamique plus large de rejet de l’influence française qui traverse le Sahel, du Mali au Niger.
Le régime burkinabè s’est rapproché de la Russie, qui fournit désormais des équipements militaires au pays. « La Russie, son allié, fournit des équipements mais personne ne forme l’armée burkinabè, et sur le terrain, ce sont les soldats burkinabè qui se battent », a précisé Traoré lors de l’entretien.
Cette réorientation géopolitique s’accompagne d’une rhétorique anti-impérialiste et révolutionnaire. Le capitaine a notamment défini le révolutionnaire comme celui qui « s’oppose fermement à l’oppresseur » et « s’oppose à l’impérialisme », dans une claire allusion aux anciennes puissances coloniales.
Les défis sécuritaires et humanitaires persistants
Le Burkina Faso demeure confronté à une grave crise sécuritaire. Les violences de groupes djihadistes, qui sévissent depuis près de dix ans, ont fait des milliers de morts et déplacé plus de deux millions de personnes. Cette situation constitue l’un des principaux arguments avancés par la junte pour justifier le maintien de l’état d’urgence et le report indéfini des élections.
L’armée burkinabè et ses supplétifs, les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), sont accusés par des organisations non gouvernementales de commettre également des exactions contre des civils. Ibrahim Traoré a nié ces accusations jeudi, affirmant qu' »il n’y a pas de preuves ».
La situation humanitaire continue de se dégrader, avec des millions de Burkinabè ayant besoin d’assistance. Les Nations Unies estiment que plus de 4,7 millions de personnes nécessitent une aide humanitaire en 2026.












