Depuis des années, une partie du cinéma français se rêve en avant-garde morale permanente. Chaque sujet devient prétexte à faire la leçon au pays réel, chaque débat politique se transforme en tribunal idéologique, et chaque désaccord finit tôt ou tard qualifié de “fasciste”. La nouvelle tribune publiée dans Libération contre Vincent Bolloré ne fait finalement que pousser cette logique jusqu’à l’absurde. En voulant dénoncer une prétendue “prise de contrôle fasciste” du cinéma français, ses signataires révèlent surtout leur incapacité à accepter qu’une sensibilité politique différente de la leur puisse exister dans le paysage culturel français.
Le fascisme n’est pas un mot-valise
Il y a d’abord un problème fondamental : les mots ont un sens. Le fascisme, historiquement, ce n’est pas un patron conservateur catholique qui possède des médias dans un cadre démocratique. Le fascisme, c’est Benito Mussolini, les chemises noires, la violence politique organisée, le refus du pluralisme démocratique, le parti unique, la suppression des oppositions et la logique totalitaire. Employer ce terme pour désigner Vincent Bolloré relève soit d’une ignorance historique inquiétante, soit d’une stratégie rhétorique volontairement outrancière destinée à disqualifier un adversaire politique plutôt qu’à le combattre intellectuellement. L’autre, celui qui ne pense pas comme ces artistes grassement payés, est forcément fasciste. La démocratie oui mais à condition qu’elle soit de gauche. Depuis des années, tout ce qui est conservateur devient “extrême droite”. Tout ce qui dérange l’hégémonie idéologique dominante devient une menace “fasciste”. À ce rythme-là, le terme finit par ne plus rien pouvoir dire. Et surtout, cette inflation verbale banalise les véritables régimes fascistes de l’Histoire. Comparer, dans un texte en écriture inclusive dans le quotidien Libération, un industriel français conservateur à des mouvements totalitaires du XXe siècle relève d’une forme de grotesque politique. Mais c’est aussi une violence d’insulter quelqu’un de la sorte parce que l’on n’est pas d’accord avec lui.
La gauche en jet privé entre Cannes, Saint-Barth et Mégève donne des leçons
Le plus intéressant dans cette affaire est peut-être ailleurs. Pendant des décennies, le cinéma français a été massivement dominé culturellement par des sensibilités de gauche, parfois d’extrême gauche. Cela ne posait manifestement aucun problème aux signataires de cette tribune. Pendant des années, acteurs, réalisateurs et producteurs ont utilisé leur notoriété pour donner des consignes de vote, faire la morale au public, expliquer ce qu’il fallait penser sur l’immigration, le capitalisme, la police, l’écologie ou les questions sociétales. Tout cela, en parlant d’inégalités et de défense du climat entre deux jets privés, des vacances à Courchevel ou à Saint Martin et en remontant le tapis rouge de Cannes avec une robe d’un grand couturier, une rolex en or au poignet. Ce même monde qui parle de morale mais où nait un scandale mondial avec Me Too compte tenu des mœurs en vigueur dans la profession. A cette époque, tant que le cinéma était de gauche personne ne parlait alors “d’emprise idéologique”. Quand une grande partie du paysage culturel français affichaient des orientations très marquées politiquement, cela semblait parfaitement naturel. Quand certaines productions subventionnées véhiculaient systématiquement les mêmes codes idéologiques, les mêmes représentations sociales et les mêmes grilles de lecture du monde, cela ne provoquait aucune indignation collective dans les pages de Libération. Mais voilà qu’apparaît une ligne éditoriale différente, plus conservatrice, plus à droite, parfois plus critique vis-à-vis des dogmes culturels dominants, et soudain le système culturel s’affole. Ce qui dérange en réalité, ce n’est pas “l’uniformisation”. C’est précisément la fin potentielle de l’uniformité idéologique précédente.
Une drôle de conception de la liberté
Le passage le plus révélateur de cette tribune reste probablement celui évoquant une “prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif”. Cette phrase résume parfaitement une certaine vision du monde culturel français : l’idée implicite selon laquelle l’imaginaire collectif devrait rester sous le contrôle d’un même camp idéologique, l’autre étant évidemment fasciste. Il y a d’ailleurs quelque chose d’assez ironique à voir des artistes expliquer qu’il faudrait quasiment établir un cordon sanitaire professionnel autour de personnes qui ne pensent pas comme eux, tout en prétendant défendre la diversité et l’ouverture. La diversité semble manifestement acceptable tant qu’elle reste de gauche. Et puis il y a cette contradiction assez fascinante : si ces signataires considèrent réellement Bolloré comme un “fasciste”, pourquoi voudraient-ils continuer à travailler avec lui ? Si l’on croit sincèrement être face à une entreprise idéologiquement comparable à du fascisme, alors la logique voudrait effectivement qu’on refuse toute collaboration. Oui, mesdames et messieurs les artistes boycottez l’empire Bolloré. Ne soyez pas des collabos. Eloignez vous de la bête immonde qu’est devenu canal plus. Soyez cohérent. Maxime Saada n’a finalement fait que pousser leur raisonnement jusqu’à sa conclusion logique : si vous nous accusez d’être fascistes, ne venez pas ensuite demander à travailler avec nous. Sa réaction relève moins de la censure que d’un principe de cohérence élémentaire. Dans n’importe quel autre secteur, traiter publiquement son partenaire ou son employeur de “fasciste” aurait évidemment des conséquences professionnelles. Pourquoi le cinéma échapperait-il soudainement aux règles les plus basiques des relations humaines et économiques ?
Le plus frappant dans cette tribune est finalement son caractère extrêmement caricatural. Écriture inclusive, vocabulaire apocalyptique, références permanentes au fascisme et à l’extrême « drooooaaaate », dramatisation outrancière : on retrouve tous les codes d’une gauche culturelle qui semble parfois incapable de débattre sans hystériser immédiatement les désaccords politiques. Et pendant ce temps-là, le cinéma français traverse une crise profonde de fréquentation, de financement et parfois même de créativité. Peut-être parce qu’à force de vouloir faire la morale en permanence, une partie de ce milieu a fini par perdre le contact avec une partie du public réel.










