La Ferrari Luce, première voiture électrique du constructeur italien, provoque un tollé chez les puristes et fait chuter le titre en Bourse de plus de 8%. Entre les critiques virulentes de Montezemolo et les interrogations sur son design, l’électrique de Maranello divise déjà.
Ferrari Luce : l’électrique de Maranello ne plaît pas
La révolution électrique de Ferrari tourne au cauchemar boursier. Présentée le 25 mai dernier, la Ferrari Luce — première voiture 100 % électrique du constructeur de Maranello — a déclenché une vague de critiques d’une rare virulence, dont l’écho s’est répercuté sans délai sur les marchés financiers. L’accueil glacial réservé à cette rupture technologique révèle, avec une clarté brutale, la difficulté pour les marques iconiques de concilier audace et fidélité à leur propre légende.
Entre les attaques cinglantes de Luca Cordero di Montezemolo, ancien président de la Scuderia, et la chute spectaculaire du titre en Bourse, la stratégie d’électrification du Cavallino Rampante connaît un démarrage pour le moins fracassant. Les investisseurs peinent à se laisser convaincre par une proposition qui bouscule aussi radicalement les codes esthétiques et mécaniques d’une marque vénérée.
Une révolution technique qui divise
La Ferrari Luce marque une rupture technologique sans équivalent dans l’histoire de la marque. Cette berline électrique cinq portes, développée en collaboration avec le studio LoveFrom de Sir Jony Ive — l’ancien directeur du design d’Apple, à qui l’on doit l’esthétique de l’iPhone —, arbore des dimensions imposantes : 5 026 mm de long, 1 999 mm de large et 1 544 mm de haut. Avec un empattement de 2 961 mm, elle s’impose comme la Ferrari la plus grande jamais conçue.
L’architecture électrique de 800 V alimente quatre moteurs synchrones à aimants permanents — un par roue —, développant une puissance cumulée de 1 040 chevaux pour 990 Nm de couple. Ces chiffres vertigineux autorisent un 0 à 100 km/h en 2,5 secondes et une vitesse de pointe de 310 km/h. La batterie de 122 kWh, entièrement développée en interne, promet 530 kilomètres d’autonomie et supporte une recharge rapide jusqu’à 350 kW. Première Ferrari cinq portes et cinq places de l’histoire, la Luce redéfinit de fond en comble ce que peut être une voiture au cheval cabré.
Montezemolo sort l’artillerie lourde
L’offensive la plus cinglante est venue de Luca Cordero di Montezemolo, figure tutélaire de l’histoire moderne de Ferrari. Interrogé en marge de l’assemblée de Confindustria, l’ancien président n’a pas cherché à dissimuler sa consternation : « Si je devais dire ce que je pense, je ferais du mal à Ferrari. On risque la destruction d’un mythe, cela me fait beaucoup de peine. J’espère qu’on retirera le Cavallino au moins de cette machine. » Ses propos, relayés par La Gazzetta dello Sport, ont eu l’effet d’une bombe dans le milieu automobile.
Il a ensuite enfoncé le clou avec une ironie mordante : « C’est une voiture que les Chinois au moins ne nous copieront pas. » Cette saillie traduit le malaise profond d’une partie des puristes face à une esthétique jugée étrangère aux canons du constructeur de Maranello. Selon Automoto.it, Flavio Briatore a repris la même formule sur Instagram, précisant que « le grand avantage de cette voiture, c’est que les Chinois ne la copieront pas » — une convergence de vues qui prend valeur de signal d’alarme.
La Bourse sanctionne sévèrement l’innovation
La réaction des marchés n’a guère tardé. À Milan, le titre Ferrari s’est effondré de 8,37 % à la clôture du 26 mai, après avoir ouvert en repli de 7 %. Au Nasdaq, la sanction, plus mesurée mais non moins éloquente, s’est traduite par un recul de 5,26 %. Cette déroute boursière reflète les doutes des investisseurs quant à la viabilité commerciale du projet.
Le principal point de friction tient au positionnement tarifaire de la Luce. Affichée à partir de 550 000 euros — soit 97 000 euros de plus que la Testarossa, jusqu’ici modèle le plus onéreux de la gamme —, elle dépasse largement le prix moyen de vente du groupe, établi à 453 000 euros au premier trimestre 2026. Les analystes de Mediobanca estiment d’ailleurs que « la Luce restera une offre de niche dans la gamme, représentant environ 1 % des volumes totaux » : une marginalité assumée, mais qui peine à justifier l’ampleur de l’onde de choc.
Un design polémique qui interroge l’identité Ferrari
Au-delà des considérations financières, c’est l’âme même de Ferrari qui se trouve en question. La collaboration avec Jony Ive et Marc Newson a engendré un objet radicalement différent de tout ce que la marque a jamais produit. La séparation visuelle entre la cellule habitacle vitrée et la carrosserie en aluminium rompt avec l’approche sculpturale qui fit la réputation du Centre Stile de Maranello.
Pierre-Olivier Essig, analyste chez Air Capital, a confié à Bloomberg une formule lapidaire : « La Luce ressemble à un mélange entre Honda Accord EV et Tesla Model 3. Nous sommes perdus dans la traduction de la nouvelle stratégie de Ferrari, qui cherche à émuler le design d’Apple. » Le défi est immense : comment réinventer sans trahir ? Comment séduire une clientèle nouvelle sans désorienter celle qui, depuis des décennies, fait la valeur du mythe ?
Malgré l’accueil pour le moins turbulent, la direction de Ferrari tient le cap. John Elkann et Benedetto Vigna ont présenté la Luce au président de la République Sergio Mattarella ainsi qu’au pape Léon XIV, conférant à ce lancement une solennité presque protocolaire. La première exposition publique du véhicule est prévue le 30 mai à Rome, à la Vela de Calatrava — cadre architectural autrement plus flatteur que les colonnes de chiffres boursiers.








