Disponible depuis 2016 dans l’Hexagone, la PrEP (prophylaxie pré-exposition) demeure l’un des secrets les mieux gardés de la lutte contre le sida. Ce traitement préventif, dont l’efficacité atteint 98% selon la virologue Constance Delaugerre, présidente du comité scientifique et médical du Sidaction, pourrait transformer en profondeur la prévention du VIH. Pourtant, son usage demeure dramatiquement restreint, cantonnant cette innovation médicale majeure à une fraction infime de la population exposée.
Le Conseil national du sida et des hépatites virales (CNS) tire la sonnette d’alarme ce lundi 1er juin, dénonçant une méconnaissance persistante et une accessibilité profondément inégale de ce traitement salvateur. Face à plus de 5 000 nouvelles séropositivités diagnostiquées en France en 2024, l’urgence sanitaire commande d’élargir massivement le recours à la PrEP — et les raisons de le faire sont aussi nombreuses que convaincantes.
PrEP : l’arme fatale contre le VIH que la France sous-exploite
La PrEP consiste en la prise d’antirétroviraux par des personnes séronégatives afin de prévenir toute contamination lors de rapports sexuels sans préservatif. Cette prophylaxie préventive constitue désormais l’une des avancées les plus décisives dans la lutte contre l’épidémie de sida — une avancée d’autant plus précieuse qu’elle est, en France, encore trop peu connue des autorités comme des professionnels de santé.
Deux formulations sont aujourd’hui disponibles sur le territoire, toutes deux intégralement remboursées par l’Assurance maladie — ce qui, en soi, constitue déjà un argument de poids pour plaider leur diffusion élargie. La forme orale, accessible depuis 2016, autorise une protection quotidienne ou à la demande, selon le rythme de vie et les préférences de chacun. Plus récemment, depuis février 2026, une formulation injectable à longue durée d’action est venue enrichir l’offre thérapeutique, offrant une alternative bienvenue pour celles et ceux que la contrainte du comprimé quotidien rebutait.
Le cabotégravir, commercialisé sous le nom Apretude par ViiV Healthcare (filiale de GSK), incarne cette révolution silencieuse dans la prévention du VIH. Administrée tous les deux mois, cette injection s’affranchit des contraintes liées à l’observance journalière — un frein considérable pour nombre de patients — et présente une efficacité particulièrement élevée chez les femmes, ainsi que le souligne le CNS. L’avantage est double : une protection renforcée et une discrétion accrue, deux facteurs susceptibles de lever bien des résistances.
Des inégalités criantes dans l’accès au traitement
Les chiffres révèlent pourtant une réalité préoccupante : près de la moitié des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH) pour lesquels la PrEP serait cliniquement indiquée n’y ont pas recours, et ce phénomène touche particulièrement les plus jeunes d’entre eux. Cette sous-utilisation s’explique en partie par une perception erronée et stigmatisante du traitement, trop souvent réduit à un outil « réservé aux gays » ou associé à l’« échec » d’autres formes de prévention. Une image caricaturale qui nuit directement à la santé publique.
Au-delà de cette stigmatisation, certaines populations particulièrement exposées au VIH se trouvent exclues de manière disproportionnée de l’accès à la PrEP : les personnes migrantes originaires d’Afrique subsaharienne, les HSH migrants, les travailleurs et travailleuses du sexe, les personnes trans, celles qui vivent dans une précarité économique ou sociale, et enfin les habitants éloignés des grands centres urbains, pour qui la simple logistique d’un suivi médical régulier représente déjà un obstacle. Le Conseil national du sida appelle d’ailleurs à un accès élargi aux traitements préventifs pour remédier à ces fractures béantes.
Ces inégalités d’accès reflètent des défaillances structurelles profondes du système de santé français, aggravées par l’affaiblissement des associations de terrain et les restrictions de l’aide médicale d’État. La démocratisation de la PrEP suppose donc une refonte sérieuse des modalités d’information et d’accompagnement des populations vulnérables — non pas comme un luxe, mais comme une exigence de justice sanitaire.
L’impératif d’une stratégie de santé publique ambitieuse
Depuis 2021, les médecins généralistes sont habilités à prescrire la PrEP, élargissant théoriquement l’accès à ce traitement à l’échelle du territoire. Cette décentralisation de la prescription constitue un progrès indéniable — mais elle demeure insuffisante au regard de l’ampleur des besoins non couverts. Car prescrire ne suffit pas : encore faut-il que les praticiens soient formés, informés, et enclins à aborder spontanément le sujet avec leurs patients.
Le CNS appelle les pouvoirs publics à « garantir un accès réel et équitable à la PrEP », ce qui implique concrètement d’aller vers l’ensemble des personnes susceptibles d’en bénéficier, sans attendre qu’elles franchissent d’elles-mêmes la porte d’un cabinet médical. Cette ambition exige une mobilisation de l’ensemble des professionnels de santé, doublée d’une communication grand public inclusive, débarrassée de ses oripeaux stigmatisants.
L’enjeu dépasse largement la seule sphère sanitaire pour toucher aux fondements mêmes de l’égalité républicaine. Comment accepter qu’en 2026, l’accès à un traitement préventif efficace à 98 % demeure conditionné par l’origine géographique, le statut social ou l’orientation sexuelle ?
Vers une révolution de la prévention du VIH
L’avènement des formulations injectables ouvre des perspectives inédites pour démocratiser la prévention du VIH. Ces traitements de nouvelle génération sont, selon le CNS lui-même, « susceptibles de lever certains freins propres à la PrEP orale », dont l’observance quotidienne constitue le principal écueil. La liberté qu’offre une injection bimestrielle n’est pas anodine : pour des personnes dont la vie est déjà jalonnée d’obstacles, elle peut faire toute la différence entre une protection théorique et une protection effective.
La virologue Constance Delaugerre le soulignait en décembre 2025 sur France Inter avec une clarté désarmante : « Depuis 2021, c’est entièrement remboursé et c’est générique, donc ça ne coûte non plus pas grand-chose pour la société. » Cet argument économique, souvent occulté dans le débat public, mérite d’être entendu. Un traitement préventif accessible, remboursé, générique — le coût de l’inaction devient alors plus difficile à justifier que celui de l’expansion.
L’avant-projet de la prochaine feuille de route sur la stratégie nationale de santé sexuelle constituera un test décisif pour la volonté politique du gouvernement. Le CNS exhorte les pouvoirs publics à faire de la PrEP un outil de première ligne dans la palette de prévention, au même titre que le préservatif ou le dépistage — et non un recours de dernier ressort réservé aux « cas particuliers ».
L’urgence d’un changement de paradigme
Face à une maladie qui continue de frapper plus de 5 000 nouvelles personnes chaque année en France, l’extension massive de l’usage de la PrEP relève de l’impératif catégorique. Les outils existent, leur efficacité est démontrée, leur coût maîtrisé. Ce qui fait défaut, c’est la volonté politique de les déployer à grande échelle — et le courage de rompre avec une approche fragmentée, timide, qui laisse sur le bord du chemin précisément ceux qui auraient le plus à gagner d’une protection renforcée.
Cette révolution préventive suppose un changement radical de regard : passer d’une logique de ciblage restrictif à une approche universaliste de la prévention. Comme le rappelle le CNS avec insistance, il faut « changer le regard sur la PrEP » pour en faire un outil de santé publique accessible à « toutes et tous » — sans distinction d’origine, de genre ou de mode de vie.









