L’intelligence artificielle promet de révolutionner le monde. Mais dans sa première encyclique, Magnifica Humanitas, le pape Léon XIV lance un avertissement solennel. Derrière les prouesses technologiques se dessine selon lui un risque majeur : celui d’une humanité qui abandonnerait progressivement sa liberté, son discernement et sa capacité à penser par elle-même. Face à ce danger, le souverain pontife appelle à un véritable combat culturel et spirituel. Un combat qui s’inscrit dans une longue tradition de l’Église catholique.
Babel ou Jérusalem : le risque d’une humanité dominée par la machine
Dès les premières pages de son encyclique Magnifica Humanitas, publiée le 15 mai 2026, Léon XIV établit un parallèle puissant entre le monde contemporain et le récit biblique de la tour de Babel. Dans la Bible, Babel symbolise l’orgueil humain qui prétend se passer de toute limite. Pour le pape, l’intelligence artificielle peut devenir l’expression moderne de cette tentation lorsque la technologie cesse d’être un outil au service de l’homme pour devenir une puissance qui le façonne et l’oriente.
L’encyclique ne condamne jamais l’innovation. Au contraire, Léon XIV reconnaît les immenses bénéfices potentiels de l’IA dans les domaines de la santé, de la recherche scientifique ou de l’éducation. Mais il met en garde contre ce qu’il appelle la concentration du pouvoir technologique entre les mains d’un nombre réduit d’acteurs privés. Selon lui, les données, les infrastructures numériques et les capacités de calcul constituent désormais des leviers de puissance comparables aux ressources stratégiques des siècles passés.
Le pape redoute ainsi une nouvelle forme de dépendance. L’asservissement ne serait plus militaire ni même politique. Il deviendrait économique, cognitif et culturel. Les utilisateurs pourraient progressivement perdre leur autonomie de jugement en s’en remettant à des systèmes capables de sélectionner les informations qu’ils consultent, les contenus qu’ils regardent et parfois même les décisions qu’ils prennent.
Cette inquiétude rejoint un autre thème majeur du texte : la crise de l’attention. Léon XIV observe que les technologies numériques favorisent souvent la fragmentation de la concentration, l’immédiateté permanente et la difficulté croissante à maintenir un effort intellectuel prolongé. Il souligne que le discernement humain exige du temps, du silence et de la réflexion, trois réalités menacées par l’accélération numérique.
Le danger n’est donc pas seulement technique. Il est anthropologique. Ce qui est en jeu, selon l’encyclique, c’est la capacité de l’homme à demeurer un être libre, responsable et capable de vérité.
Résister à l’asservissement : un combat pour la liberté intérieure
Face à ces menaces, Léon XIV emploie un vocabulaire étonnamment combatif. Son encyclique ne se présente pas comme un texte de résignation mais comme un appel à la mobilisation.
Cette dimension s’inscrit dans une tradition ancienne du catholicisme. L’Église a toujours développé ce qu’elle appelle une culture du combat. Non pas un combat de conquête ou de domination, mais un combat destiné à préserver la liberté humaine face aux différentes formes d’oppression. Comme le rappelle l’historien Jean-Baptiste Noé dans La culture du combat de l’Église catholique, l’histoire du christianisme repose sur l’idée que l’existence humaine est traversée par une lutte permanente entre la vérité et l’erreur, la liberté et la servitude, la justice et l’injustice.
L’auteur souligne notamment que le christianisme ne nie jamais l’existence de l’adversité. Au contraire, il reconnaît la réalité des menaces et des conflits tout en proposant une manière spécifique de les affronter. Selon lui, la culture du combat de l’Église repose d’abord sur la maîtrise de soi, le courage personnel et la capacité à résister aux formes de domination qui menacent la personne humaine.
Cette logique apparaît clairement dans l’encyclique. Léon XIV appelle les croyants mais aussi l’ensemble des citoyens à développer leur esprit critique, à protéger leur attention et à préserver leur capacité de discernement. Il insiste sur le rôle essentiel de l’éducation, de la lecture, de la réflexion et du débat intellectuel.
La résistance qu’il propose est donc avant tout intérieure. Elle consiste à refuser la délégation totale de la pensée aux machines. Dans un monde où les algorithmes peuvent suggérer quoi lire, quoi acheter, quoi penser ou même pour qui voter, l’exercice de la liberté devient un effort conscient.
Le pape invite également les États, les institutions internationales et les entreprises à mettre en place des mécanismes de contrôle et de régulation. L’objectif n’est pas de freiner le progrès mais d’empêcher qu’il ne se transforme en outil de domination.
Jérusalem contre Babel : la bataille culturelle du XXIe siècle
La portée de Magnifica Humanitas dépasse largement le seul sujet de l’intelligence artificielle. Derrière les questions technologiques se cache en réalité une interrogation fondamentale : quelle conception de l’homme voulons-nous défendre ?
Pour Léon XIV, deux visions s’opposent. D’un côté, Babel représente la fascination pour la puissance, l’efficacité et la maîtrise totale du réel. De l’autre, Jérusalem symbolise une société fondée sur la dignité de chaque personne, la solidarité et le respect des limites humaines.
Cette opposition n’est pas nouvelle. Depuis plus de deux mille ans, l’Église considère que la véritable liberté ne réside pas dans la capacité à tout faire, mais dans la capacité à choisir le bien. C’est pourquoi l’encyclique insiste autant sur la responsabilité individuelle et collective.
En plaçant l’intelligence artificielle au cœur de cette réflexion, Léon XIV transforme une question technologique en question civilisationnelle. Son texte suggère que le défi du XXIe siècle ne sera pas seulement de construire des machines toujours plus performantes, mais de préserver une humanité capable de rester maîtresse de son destin.
La question posée par l’encyclique est finalement simple : voulons-nous bâtir une nouvelle Babel dominée par la technique ou une Jérusalem où la technologie demeure au service de l’homme ? Pour le pape, l’avenir dépendra de notre capacité à mener ce combat culturel avant qu’il ne soit trop tard.








