Pourquoi le Pape Léon XIV s’attaque-t-il aux géants de la tech ?

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Edgar Beltrán, The Pillar  Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 Pope Leo XIV | www.nlto.fr

Dans sa lettre encyclique intitulée Magnifica Humanitas, le Pape Léon XIV dresse un constat sans concession des bouleversements induits par la numérisation globale, la robotique et l’intelligence artificielle. Célébrant le 135e anniversaire de l’encyclique historique Rerum Novarum de Léon XIII, le souverain pontife met en lumière les nouvelles dynamiques de pouvoir où des firmes transnationales privées surpassent désormais les États en termes de ressources et d’influence. À travers une relecture percutante des récits bibliques et une mise à jour audacieuse de la Doctrine sociale de l’Église, ce texte s’impose comme un manifeste politique et éthique d’une agilité conceptuelle surprenante, capable de parler aux croyants comme aux non-pratiquants pour repenser notre rapport à la technologie et préserver l’essence même de notre dignité commune.

Le syndrome de Babel ou le piège de la standardisation algorithmique

Pour éclairer les choix éthiques cruciaux face auxquels l’humanité se trouve aujourd’hui, le Pape utilise une opposition conceptuelle majeure en ressuscitant la figure de la Tour de Babel, qu’il qualifie de piège technocratique par excellence. Dans cette relecture contemporaine, Babel ne représente pas seulement un châtiment divin ou une simple confusion des langues, mais désigne le projet d’une pensée unique caractérisée par l’utilisation d’une seule langue, d’une seule technologie et d’une seule direction. Transposé à notre ère numérique, ce syndrome de Babel correspond à l’idolâtrie du profit, au sacrifice systématique des plus faibles et à une tentative inédite de traduire le mystère profond de la personne humaine uniquement sous la forme de données quantifiables et de performances technologiques.

Le véritable danger de l’intelligence artificielle abandonnée à la seule logique marchande réside dans cette volonté d’homogénéisation qui élimine la diversité légitime des cultures et des expressions humaines au profit d’un lissage algorithmique mondial. Ce réductionnisme insidieux tend à imposer une rationalité purement mathématique à des réalités existentielles complexes, transformant la société en une machine froide et utilitariste où l’individu est constamment mesuré, évalué et sommé de prouver son utilité pour mériter sa place. Face à ce modèle, le texte pontifical opère une distinction philosophique salutaire entre les dignités morales, sociales ou existentielles, qui s’avèrent fluctuantes au gré des accidents de la vie, et la dignité ontologique. Cette dignité ontologique est absolue, infinie et inalienable car elle appartient à l’être humain du simple fait de son existence, indépendamment de toute performance ou de tout succès technique. En dénonçant ce piège technocratique, l’encyclique rappelle avec force que l’humain n’est pas un flux de données à optimiser mais une réalité sacrée dont la valeur intrinsèque ne saurait dépendre d’un score d’efficacité économique.

Le logiciel de la Doctrine sociale mis à jour pour le capitalisme numérique 

Face à ce basculement du monde, l’encyclique démontre que la Doctrine sociale de l’Église ne constitue pas un catalogue moral figé mais s’affirme comme une méthode vivante et dynamique capable de s’enrichir en permanence au contact de la philosophie et des sciences humaines. Reconnaissant pleinement la légitimité et l’autonomie des réalités terrestres ainsi que la distinction claire entre la communauté ecclésiale et la communauté politique, l’Église se positionne en alliée des institutions civiles sans chercher à se substituer à elles. À travers la métaphore de la vérité vécue comme un polyèdre aux multiples faces, le texte exprime une vision inclusive où la vérité de l’Évangile grandit dans l’histoire et s’avère capable d’accueillir le pluralisme culturel ainsi que les doutes de notre époque.

C’est précisément cette ouverture qui rend le texte indispensable pour les non-pratiquants et les agnostiques, car il propose une boîte à outils laïque de résistance éthique face à la privatisation du pouvoir technologique par des acteurs transnationaux opaques qui échappent aux réglementations des gouvernements souverains. Le Pape réalise un coup d’éclat théorique en transposant les principes fondamentaux de la justice sociale à l’écosystème immatériel. Le principe historique de la destination universelle des biens, autrefois réservé aux ressources matérielles comme la terre ou l’eau, est immédiatement étendu aux brevets, aux algorithmes, aux codes sources, aux plateformes et aux infrastructures technologiques.

La concentration de ces savoirs stratégiques entre les mains de quelques monopoles privés est condamnée comme une spoliation du bien commun. De même, le principe de subsidiarité subit un pivotement analytique majeur. Alors qu’il servait traditionnellement à protéger les citoyens contre l’ingérence de l’État, il est désormais invoqué pour défendre les échelons locaux et la société civile contre l’impérialisme des mégacorporations de la Tech qui imposent unilatéralement leurs propres règles de fait. L’encyclique fournit ainsi des arguments juridiques et philosophiques universels pour exiger la transparence totale des algorithmes, des contrôles indépendants et un accès équitable aux données indispensables pour la liberté collective.

L’alternative de Néhémie ou le chantier de la coresponsabilité citoyenne 

Pour briser la fatalité de la verticalité technocratique, l’encyclique oppose au modèle destructeur de Babel une figure biblique alternative particulièrement lumineuse, celle de Néhémie lors de la reconstruction des murailles de Jérusalem.

Contrairement aux bâtisseurs de la tour qui imposaient un ordre uniforme et descendant, Néhémie procède par l’implication active de toutes les composantes de la société de son époque, incluant les familles, les prêtres, les artisans, les femmes et les jeunes, en confiant à chacun la responsabilité de restaurer la partie du mur située juste devant sa propre maison. Ce modèle de reconstruction collective incarne la coresponsabilité en actes et dessine les contours d’une gouvernance véritablement synodale de l’espace numérique.

Le Pape souligne que la régulation des technologies de pointe et de l’intelligence artificielle ne peut pas rester le domaine exclusif de quelques comités d’experts ou de dirigeants politiques influencés par les lobbies industriels. Elle requiert une mobilisation générale de la société civile, des universités, des corps intermédiaires et des communautés locales afin de transformer l’interdépendance technique actuelle, qui n’est qu’une solidarité de fait souvent subie, en une solidarité consciente et volontaire.

L’écosystème numérique est assimilé à l’environnement naturel, un bien partagé qui doit être préservé contre l’exploitation exclusive, le pillage des données ou la destruction des liens sociaux. L’encyclique insiste également sur les fractures concrètes générées par cette révolution, pointant notamment la situation des femmes souvent exposées à une double précarité face à l’exclusion technologique et aux biais algorithmiques, limitant ainsi l’exercice réel de leurs droits fondamentaux. En appelant à bâtir une cité de communion plutôt qu’une nouvelle tour d’orgueil, Léon XIV exhorte chaque citoyen à devenir un artisan actif du chantier numérique. Reprendre le contrôle de nos trajectoires technologiques, exiger des outils transparents et défendre les biens communs immatériels constituent les nouveaux devoirs démocratiques d’une humanité soucieuse de ne pas aliéner sa liberté aux machines.

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