Devant les députés italiens de la Commission des Activités productives, Claudio Descalzi n’a pas mâché ses mots. Le patron d’Eni a dressé un tableau sans concession : l’Europe traverse sa pire crise énergétique depuis quarante ans. Stocks de gaz à 53%, pénurie de diesel qui s’aggrave, arrêt imminent du gaz russe. Les chiffres parlent d’eux-mêmes.
Les chiffres qui font peur
53% : le taux d’alerte des stocks de gaz européens
Les réserves européennes de gaz naturel affichent 53% de remplissage, contre 63% à la même période l’année dernière. Un écart de dix points qui pèse lourd à l’approche de l’hiver. L’Allemagne fait encore pire, avec seulement 44% de stocks. L’Italie s’en sort mieux, entre 71 et 72%, mais reste vulnérable. Selon les données présentées par Descalzi, janvier 2027 marquera le moment critique : la demande explosera au moment où les réserves seront au plus bas.
Le prix du gaz au TTF d’Amsterdam a bondi de 50% en six mois, atteignant 55 euros par MWh. Une flambée qui reflète la nervosité des marchés face aux risques d’approvisionnement. Les pays de l’OCDE ont déjà mobilisé 400 millions de barils de leurs réserves stratégiques pour contenir la hausse du pétrole entre 90 et 100 dollars.
Diesel et jet-fuel : l’Italie importe 5 millions de tonnes, n’en produit que 2,5
La réduction des capacités de raffinage frappe durement. L’Europe a perdu au moins 20% de ses capacités, créant un déséquilibre structurel. L’Italie doit importer 5 millions de tonnes de kérosène chaque année alors qu’elle n’en produit que 2,5 millions. Le diesel suit la même trajectoire. Descalzi a souligné devant les parlementaires que cette dépendance aux importations expose l’Europe aux chocs externes.
Les fermetures de raffineries en France et en Italie ont aggravé la situation. Le secteur aérien et le transport routier subissent directement ces tensions. Les prix à la pompe reflètent déjà cette réalité.
Ce qui arrive en janvier 2027
36 milliards de mètres cubes de gaz russe : terminé
À partir du 1er janvier 2027, l’Europe ne recevra plus un seul mètre cube de gaz naturel liquéfié en provenance de Russie. Trente-six milliards de mètres cubes annuels disparaissent du bilan énergétique européen. « Au moment où le froid arrivera, en janvier, non seulement les mètres cubes russes ne seront plus là, mais les stocks seront également inférieurs », a prévenu Descalzi lors de son audition.
Les États-Unis compensent partiellement ce manque en vendant déjà 50 milliards de mètres cubes de GNL à l’Europe. Mais cette dépendance nouvelle redessine les rapports de force géopolitiques. Washington devient le fournisseur incontournable, avec le pouvoir de négociation qui va avec.
Hormuz bloqué : 9-10 millions de barils/jour en suspens
Depuis le 11 juillet 2026, aucun navire ne franchit le détroit d’Hormuz selon Descalzi. Le blocage affecte 9 à 10 millions de barils de pétrole brut par jour, 5 millions de barils de produits pétroliers, et 82 millions de tonnes de GNL. Plus de 20% du GNL mondial en circulation reste bloqué. Cette paralysie du détroit d’Hormuz force l’Europe à chercher des approvisionnements alternatifs, plus coûteux et moins fiables.
Les tensions au Moyen-Orient s’ajoutent aux conséquences de la guerre en Ukraine. Trois chocs majeurs en cinq ans : Covid, conflit russo-ukrainien, crise à Hormuz. Une accumulation sans précédent.
Descalzi face aux députés : pas de détours
‘Pire crise depuis les années 80’ : la déclaration qui pèse
« Ce que nous vivons, nous ne l’avons pas vu depuis les années 1980. En cinq ans, nous avons eu le Covid, la Russie et le Moyen-Orient », a déclaré le PDG d’Eni. La comparaison avec les chocs pétroliers des années 1970-1980 n’est pas anodine. L’Europe avait alors connu rationnements et récession. Descalzi place la situation actuelle au même niveau de gravité.
Le dirigeant a également critiqué vertement la politique énergétique européenne : « L’Europe ne veut pas de la chimie et nous le dit en face, que vous devez partir d’Europe. Mais personne n’a dit un mot à la Commission européenne pour défendre la chimie. » Une charge frontale contre Bruxelles, accusée d’avoir sacrifié l’industrie chimique sans alternative crédible.
Raffinage détruit : l’Europe réduit sa capacité de 20%
Versalis, la filiale chimique d’Eni, a transformé ses usines en bioraffineries pour survivre. Descalzi revendique zéro licenciement dans cette transition, mais reconnaît que l’Europe a délibérément réduit sa capacité de raffinage. Vingt pour cent de capacités en moins, alors que la demande de produits raffinés reste élevée. Une équation impossible.
Dans les années 1980, l’Italie produisait 20 milliards de mètres cubes de gaz par an. Aujourd’hui, seulement 3 milliards. La dépendance extérieure s’est accrue au fil des décennies, rendant l’Europe vulnérable aux crises géopolitiques. Descalzi pointe cette fragilité structurelle, fruit de choix politiques qu’il juge désastreux.
L’hiver 2026-2027 s’annonce comme un test grandeur nature. Les stocks insuffisants, l’arrêt du gaz russe et les tensions à Hormuz convergent vers janvier. Les prix de l’énergie resteront élevés, pèseront sur l’inflation et la compétitivité industrielle. La question n’est plus de savoir si l’Europe traversera une crise, mais quelle sera son ampleur.









