Une société doit elle être gouvernée par des règles communes ou dirigée vers un objectif fixé d’en haut ? Derrière cette question se cachent deux conceptions opposées du pouvoir. La première considère la société comme un ordre vivant, façonné par l’histoire, le droit, les traditions et les initiatives individuelles. La seconde la voit comme une organisation qu’il faudrait piloter, corriger et orienter vers des objectifs définis à l’avance. Friedrich Hayek résume cette opposition par deux mots : le Cosmos, ordre spontané, et le Taxis, ordre construit.
Pour comprendre cette opposition, il faut d’abord étudier la société organique, fondée sur le droit, la subsidiarité et les corps intermédiaires. Il faut ensuite revenir sur la société planifiée, héritée en partie de la pensée industrielle et technocratique. Enfin, il faut poser la question centrale : un État qui cherche à intervenir partout peut il encore remplir correctement ses missions essentielles ?
Le Cosmos, ou la société qui se construit à partir du réel
Une langue n’est pas créée par décret. Elle se forme au cours des siècles, à travers les échanges, les usages et les transformations apportées par des générations de locuteurs. Une ville ancienne ne résulte pas toujours d’un plan unique. Ses quartiers, ses commerces, ses rues et ses habitudes se sont développés progressivement. Il en va de même pour de nombreuses coutumes, institutions et règles sociales.
Ces réalités illustrent ce que Friedrich Hayek appelle un ordre spontané. Dans Droit, législation et liberté, le philosophe et économiste autrichien distingue le Cosmos du Taxis. Le Cosmos est un ordre qui résulte de l’action humaine sans avoir été entièrement conçu par une intelligence centrale. Le Taxis est au contraire un ordre volontairement construit, comme une armée, une entreprise ou une administration.
Cette distinction ne signifie pas que le Cosmos serait désordonné. L’ordre spontané possède des règles, mais celles ci ne déterminent pas à l’avance le résultat de chaque action. Le droit interdit le vol, protège les contrats et fixe les responsabilités. Il ne décide pas pour autant du métier que chacun doit exercer, de l’endroit où il doit vivre ou du projet qu’il doit poursuivre.
La bonne métaphore serait celle de la grammaire. La grammaire permet de parler et d’être compris. Elle ne dicte pas ce que chacun doit dire. De la même manière, les règles d’une société libre rendent la coexistence possible sans imposer une finalité identique à tous les citoyens.
Cette conception repose sur une idée simple : aucune personne ne possède toutes les informations nécessaires pour organiser la société entière. Un agriculteur connaît son sol, ses cultures et les particularités de son territoire. Un médecin connaît l’histoire de ses patients. Un artisan maîtrise des gestes difficiles à traduire dans un formulaire administratif. Une famille connaît ses propres contraintes. Toutes ces connaissances sont dispersées, locales et souvent acquises par l’expérience.
Une administration peut recueillir des millions de données. Elle ne peut jamais absorber entièrement les savoirs pratiques, les habitudes et les besoins particuliers de toute une population. Ici, ce qui est au cœur de l’enjeu, c’est l’Homme. Pour Hayek, le marché lui même fonctionne comme un mécanisme de coordination de connaissances dispersées (connaissances humaines) qu’aucun planificateur ne pourrait réunir dans un seul esprit.
La pensée de Gustave Thibon apporte une dimension plus humaine à cette conception. Philosophe, écrivain et paysan ardéchois, Thibon a notamment publié Diagnostics et Retour au réel. Son œuvre insiste sur la nécessité de partir de la réalité concrète plutôt que des constructions abstraites. L’être humain ne naît pas dans un espace vide. Il reçoit une langue, une famille, une histoire, une culture et des liens. La liberté ne consiste donc pas à supprimer tout héritage, mais à agir personnellement à partir de ce qui a été reçu.
Georges Bernanos formule une inquiétude proche dans La France contre les robots. Son propos n’est pas seulement hostile aux machines. Il vise une civilisation dominée par la technique, l’argent et l’organisation, dans laquelle l’être humain risque de devenir une pièce prévisible d’un ensemble qui le dépasse. L’homme ne vit plus selon sa conscience et ses fidélités. Il apprend à fonctionner selon les besoins du système.
Une autre critique formulée par le pape Léon XIV dans son encyclique Magnifica Humanitas oppose la tour de Babel à la reconstruction de Jérusalem. Babel représente l’uniformité, la puissance et la volonté de construire selon une direction unique. Néhémie procède autrement. Il observe d’abord la réalité, écoute les habitants et confie à chaque famille une partie du mur à reconstruire. L’unité naît alors de responsabilités partagées, non de l’effacement des différences.
Cette logique correspond au principe de subsidiarité. Ce que les personnes, les familles, les communes, les associations et les corps intermédiaires peuvent accomplir ne doit pas être systématiquement pris en charge par une autorité supérieure. L’État doit protéger ces capacités d’action, les soutenir lorsque cela est nécessaire et intervenir lorsqu’elles ne suffisent plus. Il ne doit pas transformer les citoyens en simples exécutants de décisions déjà prises.
Le Taxis, de Saint-Simon au forum de Davos
Le Taxis est adapté aux organisations qui poursuivent un objectif déterminé. Une entreprise doit produire un bien ou un service. Une armée doit défendre un territoire. Un hôpital doit soigner des patients. Dans ces organisations, une hiérarchie répartit les rôles et contrôle les résultats.
La difficulté apparaît lorsque ce modèle est appliqué à la société entière. Une nation n’est pas une entreprise. Ses citoyens n’ont pas signé le même contrat et ne poursuivent pas un objectif unique. Ils ont des convictions, des intérêts et des projets différents. La politique sert précisément à organiser leur coexistence et à arbitrer leurs conflits.
Au début du XIXème siècle, Henri de Rouvroy, dit Saint-Simon, développe l’idée d’une société industrielle dirigée par les producteurs, les savants, les ingénieurs et les personnes disposant des compétences utiles. Il estime que l’ordre féodal doit céder la place à une organisation fondée sur la production, la science et le mérite. Il ne défend pas simplement une administration étatique omnipotente. Il cherche plutôt à transférer l’autorité vers les capacités industrielles et scientifiques. Son œuvre contribue néanmoins à installer l’idée que la société pourrait être organisée rationnellement par ceux qui savent produire et administrer.
Deux siècles plus tard, le langage a changé. On parle désormais de performance, de transition, de résilience, d’indicateurs et de coordination mondiale. Mais la question demeure : une société peut elle être dirigée comme une organisation technique ?
C’est dans ce cadre que John Laughland analyse le Forum économique mondial dans La Grande Réinitialisation. Analyse du projet de société du Forum économique mondial, une étude publiée en 2021. Universitaire britannique et docteur en philosophie, J.Laughland ne présente pas le Great Reset comme un complot secret. Il l’étudie comme une idéologie visible, exprimée dans des livres, des conférences et des programmes publics.
Le Forum économique mondial a été fondé en 1971 par Klaus Schwab. Connu sous le nom de Forum de Davos, il rassemble lors de ses rencontres des responsables politiques, des dirigeants d’entreprise, des représentants d’organisations internationales, des chercheurs et des membres de la société civile. Sa particularité est précisément de faire dialoguer le pouvoir politique et le pouvoir économique autour de grands problèmes mondiaux.
En 2020, Klaus Schwab et l’économiste Thierry Malleret publient Covid 19: The Great Reset. Ils présentent la pandémie comme une occasion de repenser l’économie, les politiques sociales, la coopération internationale, la transition écologique et les transformations technologiques. Le Great Reset est alors présenté comme un projet de reconstruction plus durable et plus inclusive après la crise sanitaire.
Le problème n’est pas de discuter le besoin d’une politique environnementale, d’une meilleure protection sociale ou d’une coopération entre les États. Ces objectifs peuvent être parfaitement légitimes. La difficulté tient à la conception de la société qui accompagne leur mise en œuvre.
À Davos, les États sont régulièrement invités à travailler avec les grandes entreprises, les organisations internationales et les experts. Cette coopération peut répondre à des problèmes réels. Mais elle risque aussi de déplacer le centre de la décision. Le citoyen n’est plus seulement représenté par des institutions politiques responsables devant lui. Il devient une partie prenante parmi d’autres dans un dispositif réunissant gouvernements, entreprises, fondations et organismes techniques.
J. Laughland voit dans cette évolution une extension du modèle managérial. Le gouvernement tend à être remplacé par la gestion. L’État n’est plus seulement chargé de garantir le droit et d’arbitrer les conflits. Il doit définir des objectifs généraux, mesurer les comportements et conduire la société vers les résultats considérés comme souhaitables.
Cette transformation modifie la place du désaccord. Dans une démocratie, le conflit est normal. Les citoyens peuvent s’opposer sur la fiscalité, l’école, l’énergie, l’immigration, la santé ou la protection de l’environnement. Dans une entreprise, un désaccord permanent avec la stratégie de la direction menace au contraire l’efficacité de l’organisation. Appliquer le modèle de l’entreprise à la société conduit donc à considérer la contestation comme un obstacle plutôt que comme une dimension légitime de la politique.
La présomption fatale d’un État qui veut tout organiser
Hayek appelle présomption fatale la croyance selon laquelle la raison humaine pourrait reconstruire consciemment un ordre social complexe. L’expression donne son titre à son dernier livre, publié en 1988. Son raisonnement ne consiste pas à dire que les dirigeants seraient nécessairement malveillants. Il affirme qu’aucun gouvernement ne peut disposer de toutes les connaissances nécessaires pour prévoir les conséquences de chacune de ses décisions.
Ainsi, même les meilleurs experts travaillent à partir de modèles incomplets. Ils sélectionnent certains indicateurs et en écartent d’autres. Ils simplifient la réalité pour pouvoir agir. Cette simplification est nécessaire, mais elle devient dangereuse lorsqu’elle est confondue avec la réalité elle même.
Une politique publique peut produire des effets inattendus. Une règle conçue pour protéger peut décourager une activité. Une aide peut créer une dépendance. Une norme nationale peut être inadaptée à certains territoires. Une mesure destinée à corriger une inégalité peut en faire naître une autre. Plus le pouvoir cherche à prévoir tous les comportements, plus il rencontre des conséquences qu’il n’avait pas anticipées.
L’idéologie renforce cette tendance lorsqu’elle transforme une préoccupation légitime en principe unique d’explication. La sécurité, la santé, le marché, l’égalité ou le climat peuvent chacun désigner un enjeu réel. Ils deviennent idéologiques lorsqu’ils servent à juger toutes les dimensions de l’existence et à imposer une réponse identique à des situations différentes.
L’idéologie peut alors être comprise comme un biais supérieur du gouvernement. Elle enferme la décision dans une représentation simplifiée du monde. Au lieu d’arbitrer entre plusieurs biens, le pouvoir poursuit un objectif dominant. Au lieu de tenir compte des contradictions du réel, il cherche à adapter le réel au modèle.
Le problème vient des mécanismes institutionnels. Une grande administration demande des résultats mesurables. Elle valorise les procédures, les indicateurs et la conformité. Un responsable peut être sincèrement convaincu d’agir pour le bien commun tout en renforçant la centralisation. Chaque difficulté appelle une nouvelle règle. Chaque échec justifie un nouveau contrôle. Chaque urgence permet d’étendre temporairement les pouvoirs publics. Or le temporaire peut devenir permanent.
Dans le même temps, le citoyen risque de perdre l’habitude d’agir. Lorsque l’État prend en charge toujours plus de responsabilités, les familles, les associations, les professions et les communes peuvent devenir plus dépendantes. La société attend alors de l’administration qu’elle organise ce qu’elle réglait auparavant par elle même.
Cette extension pose une question fondamentale. Un État qui intervient dans tous les domaines peut il encore assurer correctement ses missions premières ? Peut il garantir la sécurité, protéger le territoire, rendre la justice, faire respecter la loi et défendre les libertés s’il cherche parallèlement à orienter les comportements, les consommations, les opinions et les modes de vie ?
Un État peut être omniprésent sans être fort. Il peut produire beaucoup de normes tout en échouant à faire appliquer les plus essentielles. Il peut multiplier les prestations tout en laissant se dégrader la justice, la sécurité ou les services fondamentaux. Son obésité administrative ne garantit pas son efficacité régalienne.
L’opposition entre Cosmos et Taxis ne revient donc pas à choisir entre l’État et le désordre. Elle oppose deux manières de concevoir son rôle. Dans la première, l’État protège le cadre commun et permet à la société d’agir. Dans la seconde, il dirige progressivement la société vers une finalité définie par le pouvoir et ses experts.
Le débat soulevé par Davos et le Great Reset dépasse ainsi la personnalité de Klaus Schwab. Il concerne notre manière de comprendre la politique. Voulons nous un gouvernement qui garantit les règles du jeu ou une direction qui fixe le résultat de la partie ? Voulons nous des citoyens capables d’agir ou des individus administrés pour leur propre bien ?
Entre le Cosmos et le Taxis, entre la société vivante et la société pilotée, le choix porte finalement sur la place de l’être humain. Est il le membre responsable d’une communauté politique ou une ressource qu’un système doit gérer ?









